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 Sweet Dreams are made of This. [ Diane T. ]

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Aristide Tetropoulos
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MessageSujet: Sweet Dreams are made of This. [ Diane T. ]   Dim 26 Sep - 16:05



Il faisait froid ce jour là. Un faible soleil s’évertuait pourtant à briller, répandre sur le monde sa douce chaleur balayée par un constant et violent vent glacé. Certains jours étaient plus difficiles que d’autres, et celui-ci faisait partie des pires. Aristide grelottait, ses minces vêtements ne le protégeant guère des attaques polaires significatives d’une fin d’été proche. Il ignorait totalement quel jour, de quel mois, il pouvait être, et s’en moquait après tout éperdument. Se réfugiant derrière un mur, il se recroquevilla et attendit, longtemps. Cinq jours et quatre nuits, voilà le temps écoulé depuis sa dernière vision d’une Gabrielle exquise, d’une Gabrielle parfaite. Sa Gabrielle. Elle l’avait du moins été le temps d’une soirée, qui restera à jamais gravée dans la mémoire d’Aristide, jusque dans sa chaire scarifiée même. La souffrance de cette perte ne faiblissait jamais, et perpétuellement il avait à s’y confronter sans une fois l’avoir vaincu. Il avait cependant accomplis de nets progrès en comparaison à l’était dans lequel il se trouvait avant cette soirée, au moins il ne perdait plus pieds. Plus très souvent, en tout cas. Les images mensongères d’une vie inexistante ne s’imposaient plus dans son esprit, et courageux qu’il était il ne cherchait plus à les convoquer. Il ne voulait plus se cacher derrière de faux espoirs et de sombres illusions. C’était en cela qu’Aristide se révélait d’avantage raisonné que précédemment, prenant enfin et pleinement conscience de son mal, sans artifices ni échappatoires. Il devenait un homme, en outre. Un homme qui affrontait ses démons, et qu’importe la défaite si au moins il tentait de les apprivoiser. Qu’importe la défaite, il devenait assez fort pour la supporter, sans pour autant s’y résoudre. Pensait-il à elle ? Cela était plus qu’évident, elle rythmait toujours ses pensées amoureuses, écorchées, mais les souvenirs qui naissaient sous ses paupières étaient véritables et ne se révélaient donc pas malsain. Il se souvenait, simplement. Pleurait-il toujours ? Souvent, mais avec moins d’intensité, moins de rage. Il n’éprouvait plus nulle haine vis-à-vis de Gabrielle, ou de n’importe qui. Il aurait pu s’enfuir s’il l’avait désiré, elle l’avait prévenu et ce fut souvent à lui de choisir ou non de rester. Il avait fait ses choix, et devait à présent les assumer. Les conséquences avaient beau être désastreuses, Aristide prenait sur lui. A présent les nuits ne lui faisaient plus peur, le jour ne le brûlait pas plus. Il avait appris à ne plus vivre dans la crainte, voire même à vivre, tout simplement. Aristide réussissait finalement à vivre, sans Gabrielle. C’était la seule issue possible.

Au bout de ce qui me parut une heure entière, le vent se calma et laissa la calme chaleur du soleil reprendre ses droits sur les rues de la ville, sur ma peau. Je réprimai un dernier frisson avant de me relever, cherchant des yeux un arbre fruitier sur lequel j’aurais pu trouver de quoi me nourrir. Le vent sifflait à présent plus doucement entres les feuilles, les herbes sauvages se reposaient. J’étais dans Central Park, il n’y avait aucun doute là-dessus. Ce que j’ignorais en revanche était la manière dont j’y étais arrivé. Après avoir pour la dernière fois quitté Gabrielle, mes pas hasardeux m’avaient mené ici au bout de quelques jours, et depuis j’y « vivais ». En réalité j’en avais simplement assez de vagabonder dans les rues hostiles, de chercher quelque chose que je ne trouverais de toute manière jamais. Cependant, je ne m’aventurais jamais trop profondément de ce qui était devenu une véritable jungle, préférant de loin demeurer à ses frontières délimitées par les rues ravagées. Lorsque l’on allait plus loin, on pouvait très facilement tomber sur des personnes peu fréquentables, et bien que le risque soit toujours présent là où je me trouvais je tentais de faire face et de rester vigilent. Oui, de nouveau je m’intéressais quelque peu à ma survie, cet instinct perdu ayant refait surface depuis que j’avais revu Gabrielle. Je lui avais promis de faire attention, et étant un homme de parole, ne voulait la trahir. Même si elle n’apprendrait jamais ma mort si celle-ci survenait, j’étais décidé à lui obéir. Ceci dit, il n’y avait guère de véritable justification à cette survie futile et sans importance. Qui se souciait de moi à l’heure actuelle ? A quoi bon vivre, lorsque l’on a tout perdu ? Ma philosophie se révélait trop faible pour parvenir à une réponse, et quelque part cela était sans doute mieux. Je ne préfèrerais pas savoir au fond. Peut-être n’y avait il aucune finalité à mon existence, peut-être n’étais-je qu’un individu parmi tant d’autres qui sans avoir rien fait de sa vie allait mourir dans la médiocrité. Peut-être, mais en attendant, j’avais pris la décision de vivre, même dans la futilité absolue.

En somme, ma vie ne valait rien. J’étais devenu une sorte de vagabond qui passait le plus clair de son temps à fouiner dans Central Park à la recherche de nourriture, à la seule lumière de ses pensées affreusement amoureuses qui ne le quittaient jamais. Bon. Qu’est ce qu’on fait maintenant ? C’était là une question de plus à laquelle, encore une fois, je ne possédais aucune réponse. Je n’avais rien à faire, rien à espérer. Dans le genre situation désespérée la mienne reportait la palme haut la main. Je soupirais avant de me frotter vivement le visage, répugnant aussitôt ce geste lorsque j’aperçus la couleur de mes mains. Noires, comme tout mon corps, très certainement. Je me souvins de l’image reflétée par le miroir lorsque je me trouvais encore avec Gabrielle et eus une grimace. Non pas que mon apparence m’importe dans une telle situation mais le manque d’hygiène était quelque chose de difficilement supportable, le premier pas vers une animalité dans laquelle je ne voulais pas sombrer de nouveau. J’en avais plus qu’assez, si vous voulez savoir. Plus qu’assez de ce semblant d’existence. N’allant pas jusqu’à dire que je regrettais ce que j’avais fait, car je ne le regrettais pas le moins du monde, mon aventure avec Gabrielle m’avait certainement bien plus coûté que ce que j’aurais pu imaginer. Je n’aurais jamais imaginé que la solitude soit un tel fardeau, n’y étais guère habitué. De toute ma vie, jamais je n’avais été seul, et à présent cela me semblait la pire des tortures. Non pas que je sois heureux lorsque je croisais quelques visages perdus et tordus de douleur, mais me retrouver seul avec moi-même était une souffrance à laquelle je n’avais pas été préparé. C’était atroce, tout simplement atroce.

Il y eut une nouvelle bourrasque qui me fit frissonner, sous l’assaut glacial du vent je jurai en grec.

« Quel bordel. Putain de merde ! »

Je croisai les bras sur ma poitrine et plissai les yeux, bouillonnant intérieurement alors que, contre toute attente, quelqu’un me répondit. Oui, quelqu’un me parla. Mais pas n’importe qui, et pas n’importe comment. C’était en grec que l’on me parlait. Et cette voix… Cette voix je l’aurais reconnu entre mille. Sauf que c’était impossible, c’était une hallucination, un mauvais tour de ma conscience, une méprise effroyable… Ou Diane. Mon cœur cogna si fort dans ma poitrine que j’en eus mal, et ne pu immédiatement me retourner. Quelques secondes de flottement, quelques secondes durant lesquelles le court de mes pensées se retrouvait totalement bloqué, comme étouffé par le bruit incessant de mes battements frénétiques. C’était impossible. Juste impossible. Avec une lenteur propre à la peur, je me retournais. Oui, j’avais peur. Je crevais même de peur à l’idée de ce que j’allais voir, à l’idée que ma sœur ne pouvait être là et que j’allais devoir faire face à la pire des choses : Un souvenir. Evasif, mensonger, illusoire. Seulement un souvenir. Cependant lorsque mes yeux se posèrent sur la personne qui se tenait devant moi, lorsque mon regard rencontra le sien, je n’eus plus aucun doute. Ce visage, son visage dans lesquels on ne retrouvait aucun de mes traits mais que je connaissais pourtant comme étant celui de ma sœur. Ma sœur ! Je ne pu attendre une seconde de plus et me jetai sur elle, la serrant jusqu’à l’étouffer contre moi. Malgré le caractère utopique de cette révélation, aucun doute ne serrait mon cœur, aucune hésitation ne m’avait pris en otage. J’aurais juré que c’était elle. C’était elle que je tenais contre moi, son odeur que je respirais, son nom que je murmurais. Au bout de quelques secondes je m’écartai cependant et, prenant son visage entre mes mains, l’observai réellement. Voilà plus d’une année que nous avions été séparés et en dépit du temps passé elle n’avait pas changé. Bien sûr, quelques détails propres aux sévices du temps la rendaient différente, mais pour mes yeux qui l’avaient contemplé des heures entières l’illusion n’opérait pas. Les larmes ne tardèrent pas à voiler mon regard, l’émotion que je ressentais étant bien trop grande pour être contenue. Il fallait qu’elle se déverse, qu’elle témoigne de mon bonheur, de mon soulagement. Je clignai plusieurs fois des yeux avant de murmurer :

« Diane ? Diane ? Oh mon Dieu, Diane… »

C’est tout ce que je pouvais dire, tout ce que l’émotion qui me serrait la gorge laissait passer. Il m’était presque difficile d’y croire, tant cela était beau. Diane. J’avais quasiment voué un culte à ma sœur pendant de très longues années, et après avoir cru mourir en la perdant, je croyais mourir en la retrouvant. Mourir de joie, mourir écrasé par cet immense cadeau du ciel. De nouveau je la serrai contre moi et fondai en larmes, incapable de prononcer un mot de plus. Mon cœur allait céder, battant bien trop vite, bien trop fort. Mon cœur allait céder. J’étais à deux doigts de la crise cardiaque. Même les moments en la présence de Gabrielle n’avaient pas cette intensité, tous les baisers du monde ne m’auraient jamais recouvert de ce même manteau d’affection que celui que je portais alors qu’au creux de mes bras se trouvait mon propre sang. J’aimais ma famille plus que tout au monde.

J’aimais Diane plus que tout au monde.

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MessageSujet: Re: Sweet Dreams are made of This. [ Diane T. ]   Mar 28 Sep - 22:59

Comme j’avais mal ! Mon corps meurtri n’avait plus l’habitude des conditions extrêmes. Aussi idiot que cela puisse sembler, alors même que mon esprit luttait de toutes ses forces, une partie de mon être s’abandonnait au confort relatif et rassurant. Les matelas et les oreillers de plumes dans lesquels vous laissiez une empreinte gigantesque, changés le lendemain par des esclaves – dont vous faisiez partie, après tout. Seulement on traitait le médecin comme s’il était de la famille du grand maître, car sans médecin, on n’allait pas loin. Bien entendu, ils ne s’étaient pas empêchés de m’asséner quelques claques à l’occasion, mais jamais rien de grave. On ne pouvait se permettre de se faire détester par celle qui allait peut-être tenir un scalpel au-dessus de votre corps inanimé. Oh ! Je les haïssais déjà. Leurs gestes ne pouvaient rien y changer ; chacun de ces visages me donnait la nausée. J’aurais voulu leur ouvrir le ventre et faire sortir leurs viscères, les regarder mourir au bout de leur sang, dans la souffrance, seuls. Je n’étais pas sadique et c’était peut-être leur chance. Pour chaque bleu je devenais un peu plus muette. Pour chaque toucher mes larmes coulaient un peu plus jusqu’à devenir acier gris. La vengeance était meilleure froide. Mais j’avais si mal maintenant ! J’avais passé la nuit au froid New Yorkais, sur un pavé que je savais inoccupé par tous les Hors-la-loi entre le crépuscule et le début de la matinée. Je sentais une petite roche qui s’était incrustée dans le bas de mon dos, les engelures dans mes articulations qui m’empêchaient de bouger avec vigueur. J’aurais eu envie d’un café bien chaud, de nouveaux vêtements, d’amour ou peu importe. N’importe quoi qui me réchaufferait un tant soit peu avant de réattaquer la nuit. L’hiver n’était pas encore parfait. Les rayons par contre commençaient à fendre le ciel et à réchauffer lentement l’atmosphère. Le soleil dorait les immeubles et se répercutait sur ma peau déjà brunie, soulageant la douleur. Mon ventre gronda.

Il était beaucoup moins facile de subvenir à ses moyens lorsque vous n’aviez pas une bande d’hommes s’arrangeant pour vous ravitailler aux trois heures afin d’être certain que leur chère docteure ne tomberait pas en faiblesse. Je m’étais habituée à ces horaires réguliers, à cette façon de faire plutôt facile. On m’engraissait comme on engraisse le bétail ; il était plus facile de m’assoupir et de bien me traiter pour m’abattre plus tard. Résultat, aujourd’hui, alors que j’en avais besoin, je ne pouvais plus courir, plus vivre avec la même facilité. Je ne savais plus me contenir et j’avais si faim que ça en frisait le ridicule. Il s’était déjà passé deux jours et deux nuits depuis que j’avais joui d’une pauvre poitrine de poulet. Lasse, je me levai et me dirigeai vers Central Park, sachant que je trouverais là de quoi me rassasier. Au fil des semaines, j’avais appris à écouter les bandits que je soignais, glanant ça et là des informations. La plus utile de ces découvertes était le plan des points de ravitaillement, où ils laissaient fréquemment des denrées pour qu’un de leurs collègues les récupèrent plus tard. Ces repas étaient si copieux qu’il pouvait y manquer deux ou trois choses que personne ne le remarquerait. Je me promenai donc à travers le Park, arrêtant en divers endroits pour grignoter des biscuits, une pomme, quelques légumes. Je cherchais de la viande cependant, mais je m’éloignais des sentiers les plus fréquentés, ne souhaitant pas me retrouver face à face avec des hommes dangereux.

C’est là que j’entendis cette phrase miraculeuse. Il y avait si longtemps que je n’avais pas pu profiter des accents grecs que j’en avais presque perdu les saveurs. Mieux que cela, l’intonation en était parfaite et je connaissais cette voix. Mon cœur évidemment se pinça. Je ne pouvais pas y croire, mais en même temps pouvais-je en douter ? Mon frère, mon petit frère – car c’était ce qu’il était. Peu m’importaient les facteurs qui nous différenciaient. Le sang n’était qu’une litote. Mon amour l’enveloppait de façon merveilleuse, rayonnant tel un halo puissant. Il était là. Il était vraiment là.

- Mais où as-tu appris à parler comme ça, toi ?

Le grec. La langue qui nous reliait, qui n’appartenait qu’à nous. Un large sourire fendit mon visage lorsque j’aperçus son air incrédule et puis sa joie immense. Ses bras m’écrasaient soudainement, m’empêchant de respirer. Je n’en avais cure, je pouvais mourir sur l’instant que ma fin aurait été des plus heureuses. Mes mains ne se lassaient pas de caresser son dos et son visage, de fouiller ses traits sans pouvoir m’en rassasier. Je pleurais finalement, mes larmes allant s’écraser contre son buste. J’avais chaud, de la plus magnifique des façons. De l’intérieur, parce que la joie m’envahissait et occultait tout le reste. Au diable, la douleur, la faim et la soif. Aristide était là. Aristide ne me quitterait plus jamais. Aristide était vivant et il était dans mes bras.

- C’est moi, Ari. C’est moi et tu es là ! On a réussit Ari…

Il était une chose que les gens ne pouvaient comprendre s’ils ne l’avaient vécu. Une année durant je m’étais couchée chaque soir en me demandant si mon petit frère était toujours vivant, s’il y avait une chance que mon monde ne soit pas tout à fait détruit, et voilà qu’il était là. Dieu existait bel et bien, finalement.

Et si je pouvais me résoudre à quitter ses bras, je me serais jetée à genoux pour regarder le ciel et remercier tous les êtres de ce monde.
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Aristide Tetropoulos
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MessageSujet: Re: Sweet Dreams are made of This. [ Diane T. ]   Mer 29 Sep - 14:33

Diane était là, ma sœur était là. Après une année passée dans le doute et la peur, cette affirmation prenait un aspect de miracle, une folle utopie devenant réalité. Je me souvenais avec une exactitude de mathématicien du dernier jour. Le dernier jour avant les bombardements, les derniers instants passés en sa présence. Je me souvenais parfaitement l’avoir embrassé pour lui dire au revoir sans savoir que peut-être, ce serait là un adieu définitif. Nous avions beau avoir été séparés le plus clair de notre enfance, elle et moi étions soudés jusqu’à ne faire partie que du même élément, faits de la même matière. Si notre sang n’était pas tout à fait le même, notre amour lui était indissociable, et tandis que dans mes bras je sentais cet être pour lequel j’avais tant d’affection secoué de sanglots, beaucoup d’autres souvenirs me revinrent. Notre enfance, mon enfance, avait incontestablement compté Diane. Sans vivre chaque jour ensemble, j’avais pourtant grandis avec elle. Lors de ses visites en Grèce, lors de ces jours ensoleillés passés dans l’insouciance enivrante de l’enfance nous avions su nous construire une complicité qui allait bien au-delà des frontières ou des océans. Combien de fois nous étions nous enfuis de la maison de mes grands parents pour aller cueillir les coquelicots ? Combien de fois avions-nous bravé l’autorité maternelle en allant seuls à la plage alors que j’étais encore bien jeune ? Je n’en savais rien. Diane, comme tout le monde, avait toujours cédé à mes caprices d’enfant, et notre différence d’âge, au final, n’avait fait que nous rapprocher encore d’avantage. Elle avait toujours veillé sur moi comme une deuxième mère, et avec le temps j’avais pu lui rendre la pareille. Lorsque nous étions jeunes c’était elle qui prenait garde à ce que je ne me fasse pas mal, elle qui ne me quittait pas des yeux une seule seconde alors que nous faisions des bêtises et qu’elle en était parfaitement consciente. Puis plus tard, ce fut moi qui l’aida, l’épaula comme je le pouvais. En réalité, en comparaison de ma sœur j’avais toujours fait preuve d’une immaturité sans égale. Cela pouvait tenir à nos années d’écart, ou plus simplement à notre éducation qui malgré tout avait été bien différente. Elle était la raison et moi la témérité. Elle était un de mes repères les plus précieux et mes conseils les plus sages. Diane, à sa manière, avait participé à la construction de ma vie.

Tout fut beaucoup plus simple lorsque nous nous sommes retrouvés, tandis que je quittai la Grèce pour vivre chez notre mère. Plus simple dans le sens où je la voyais presque chaque jour et qu’ainsi, notre relation déjà proche devint très étroite. Diane avait déjà son propre appartement alors que je n’étais qu’un adolescent et bien souvent j’allais chez elle, ayant les clefs. Bien souvent nous nous confions respectivement nos vies, nos joies, mais nos pleurs aussi. Ma sœur savait tout – ou presque – de moi et je supposais que cela était réciproque. Les baisers, les caresses, les étreintes entre un frère et une sœur n’avaient jamais manqué entre nous, non jamais. Seulement je n’aurais, même dans plus grands rêves, imaginé celle-ci. Je n’aurais jamais cru qu’un jour nous nous retrouverions alors que nous avions été arraché l’un à l’autre aussi subitement. Mais après tout, cela ne laissait envisager que de fameux lendemains. 16 ans loin d’elle, puis 8 en sa présence. Plus d’une nouvelle année d’absence. Combien à venir ensemble ? Toutes, je l’espérais. Ou plutôt non, je ne l’espérais pas : j’en étais certain. A présent nul n’aurait pu me séparer de nouveau d’elle, je ne l’aurais accepté pour rien au monde. Il était hors de question que je la laisse de nouveau, même une minute. Nous avions déjà perdu trop de temps, trop de souvenirs. Alors lorsqu’elle me dit que nous avions réussit, un sourire étira mes lèvres, malgré les larmes qui coulaient sur mes joues. Oui, nous avions réussit. Nous étions enfin ensemble, pour une durée qui était clairement définie dans mon esprit. Toujours. Nous serions ensemble jusqu’à la fin. Il ne pouvait en être autrement.

Au bout de quelques minutes je m’éloignai un peu d’elle, la laissant reprendre son souffle que j’avais considérablement opprimé. De nouveau mes doigts effleurèrent son visage et je ne pu m’empêcher de sourire plus largement, comme un illuminé. Seulement, lorsque mes doigts repoussèrent sans faire attention une mèche de ses cheveux, mon sourire s’évanouit et mon visage dû se revêtir d’une dureté étrange en comparé de la situation. Elle avait un hématome sur la pommette. Un hématome. Ma sœur ! Quelqu’un avait osé battre ma sœur ! J’approchai alors sans un mot son visage du mien et observai de plus près cette blessure qui, j’en étais certain, résultait d’un coup volontaire. Il était impossible qu’elle se le soit fait seule. Je sentais ses larmes couler sur mes doigts, je sentais ses joues rougir à cause de ses pleurs mais mon cœur ne souffrait pas à cause de cela. Je souffrais en cet instant parce que je l’avais laissé seule, je l’avais laissé aux mains de personnes qui l’avaient frappé… Subitement mes doigts se crispèrent sur sa joue meurtrie sous le poids de la colère. Une colère froide et acide, destructrice. Elle emportait déjà la joie qui m’avait enveloppé quelques instants plus tôt. Je pris alors ses mains dans les miennes et la regardai droit dans les yeux. Mes larmes se taisaient à présent. Elles ne voulaient pas porter de témoignage mensonger sur un bonheur qui s’était déjà voilé.

« Qui t’a fait ça ? »

Demandai-je dans notre langue natale. Cette manière de parler me semblait d’avantage authentique que l’anglais qui ne faisait pas partie de ses racines. De nos racines communes. En grec je savais qu’elle ne me mentirait pas, je savais qu’elle ne chercherait pas à m’épargner avec de creuses paroles de la vérité.

« Que s’est il passé Diane ? Répond moi. Explique moi ! »

Mes nerfs me jouaient des tours. J’aurais voulu tout détruire de mes mains pour l’injure qui avait été faite à ma sœur. J’aurais voulu la venger mais je savais très bien que cela n’aurait servit à rien alors plutôt que de me laisser aller à ma haine, plutôt que de faire preuve de violence devant elle, je la serrai de nouveau dans mes bras. Je la serrai de plus en plus, mes doigts se crispant dans son dos alors que dans mon esprit des images horribles défilaient. Gabrielle s’imposa dans mon esprit mais pas d’une manière habituelle. C’était la Gabrielle de l’infirmerie qui me vint, celle qui avait été violée et battue. Celle qui avait souffert entres les mains d’hommes indignes de vivre. Celle qui peut-être, avait vécu quelque chose de similaire à Diane. Avait-elle également été abusée ? Battue de sang froid ? Mon visage se tordit de douleur à cette idée. Si j’avais eu mal pour Gabrielle, c’était encore bien différent que pour ma sœur. Cette nouvelle douleur, pourtant infondée puisqu’elle ne m’avait toujours rien dit, semblait être au centuple que la précédente. Je ne l’aurais pas supporté. Je n’aurais pas supporté savoir ma sœur souillée d’une telle manière. Et j’aurais eu envie de tuer. Une envie incroyablement forte et presque impossible à contenir. Une rage, une haine, sans précédent. Quiconque touchait à Diane touchait à moi également. Quiconque lui faisait du mal souffrirai de mon courroux.

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MessageSujet: Re: Sweet Dreams are made of This. [ Diane T. ]   Jeu 30 Sep - 21:16

Je m’accrochais désespérément à lui, véritable épave, si fort qu’il semblait impossible que quelqu’un puisse me séparer de mon frère de nouveau. Je ne le laisserais jamais filer, quand bien même il faudrait que je retourne à la solde des bandits qui m’avaient enchaînée. Si Aristide était pris, je le serais également. Je ne voulais plus jamais connaître cette angoisse perpétuelle, cette douleur à l’intérieur. Nous étions séparés de presque une décennie et notre sans était de moitié divergent, mais nos esprits étaient jumeaux. J’étais en ce moment plus attachée à son corps qu’une mère au cadavre de son enfant, plus liée que des amoureux en pleine passion adolescente. Son parfum m’enivrait, comme il l’avait toujours fait. Une année s’était écoulée depuis les aux revoirs, ceux que nous n’avions pas prévus, et j’avais oublié à quel point cette odeur me rassurait. Ses bras étaient forts et rassurants, soutenant mon corps qui, relâchant toute la tension accumulée, menaçait de s’écrouler violemment. J’étais secouée de tremblements nerveux, mais les larmes qui inondaient mon visage étaient constituées d’une euphorie sans nom. Il y avait 383 jours que je n’avais pas sourire ainsi – le jour de ma miraculeuse évasion ne comptant pas, puisque la seule angoisse m’avait taraudée depuis ces jours. Aujourd’hui, enfin, je me sentais revivre. Jusqu’à ce que son étau se desserre, même si j’étais encore heureuse, jusqu’à ce que ses yeux se posent sur mon visage bleui et que je lise la colère sur ses traits. Je ne voulais pas lui raconter. Je ne voulais pas qu’il parte pour me venger, parce que j’avais peur pour sa santé. Je ne voulais pas parler, mais je le lui devais, et je ne lui refusais jamais rien.

Le problème, c’était que je revoyais chaque scène avec une violence inouïe et que la douleur m’assaillait de nouveau. Ma main se porta à l’ecchymose qui était sur la bonne voie de guérison, puisqu’elle avait auparavant couvert toute ma joue. C’était la dernière fois qu’on m’avait marquée avant que je ne fuis. J’avais soigné un des hommes au nom inconnu, un idiot qui avait réussi à se lancer une balle dans le pied. Ce qui n’était certes pas étonnant vu le genre de grosse brute sans cervelle qu’il était. Enfin, je ne juge pas mes patients, je les soigne c’est tout. J’avais donc retiré religieusement tous les éclats de plomb, mais je savais également qu’il y avait un risque non négligeable d’infection. Ne me laissant pas sortir, ils ne faisaient que me ramener à l’occasion les fournitures que je quémandais à voix basse, les yeux au sol. Ils oubliaient ou ils jugeaient que cela n’était pas nécessaire dans l’immédiat. Évidemment, lorsque tout cela tournait mal, c’était de ma faute. Ce gars là avait enflé du pied et un pus infect s’était mis à sortir de ses plaies. Je n’avais pu limiter les dégâts totalement, même si j’avais pu empêcher l’amputation. Il ne pourrait plus marcher avant des semaines. Alors ils m’avaient battue, fouettée et m’avaient traînée devant Armando. On m’avait craché dessus et on m’avait souillée, me laissant crier et supplier sans aucun résultat. J’avais eu mal et on s’en était fiché.

Tout cela me ramenait au premier jour chez ces malades, tout de suite après les bombardements. J'étais dans la rue, en sang, les cheveux emmêlés et le désespoir suintant de chaque fibre de mon être. J'étais persuadée à ce moment là que plus rien n'aurait jamais de sens - ce qui, jusqu'à tout récemment, était plutôt véridique. Je pleurais déjà la perte des innocents, mais surtout celles de mes proches. Je n'avais aucune idée de l'endroit où pouvait se trouver mon petit frère et c'était cela qui m'inquiétait le plus. La perte des parents était une chose douloureuse, mais nous savions qu'elle allait advenir de notre vivant. La perte des amis brisait, parce qu'ils étaient la famille que nous nous choississions, mais je n'en avais pas vraiment - pas plus que je n'avais d'hommes dans ma vie, les études ayant ravagé mon temps. Je n'avais qu'Ari - et on prononçait bien Ari, pas Harry, mon demi étant bien plus qu'un gamin aux crises de colères bizarres et soudaines qui se prenait pour un misteur je-bat-tout-le-monde-même-si-je-fous-rien - et Ari me suffisait. Il était ce que j'aimais le plus au monde, la seule chose qui mettait du soleil dans ma vie. Non, c'était mieux que cela ; il y avait la pluie et le beau temps, mais il était l'arc-en-ciel qui ne s'effaçait jamais vraiment, l'équilibre de mon existence. Il soufflait les nuages et irradiait de toutes parts. Mais je l'avais perdu et quelqu'un d'horrible m'avait trouvée. Le chef des Hors-la-loi, un type sans foi ni loi qui n'avait cure de mes malheurs et de mes douleurs. Il m'avait relevée et avait plongé un regard froid dans mes yeux pendant que la bile me montait aux lèvres. Ses mains avaient fouillées mon corps, ne se souciant pas de me faire mal ou de me mettre mal à l'aise. Il avait finalement hoché la tête, satisfait, et m'avait mise de force dans une automobile noire, une audi ou une mercedes, quelque chose de luxueux. Les jours suivants n'avaient été que désolations sur désolation. D'abord envoyée dans un cachot humide où j'avais été malade, j'avais passé dans les mains d'hommes divers qui me battaient toujours plus fort, sous les yeux de femmes terrorisées, et mêmes d'autres qui semblaient trouver cela drôle. Et on avait fait de moi une prostituée, violant mon dernier refuge. Le tout avait duré des jours et des semaines, jusqu'à ce que j'en aie assez et que je demande grâce. J'avais posé un ultimatum ; mon suicide ou mon travail. J'étais médecin après tout, ce qui pouvait être bien plus utile qu'une simple péripatéticienne. Ça, n'importe quelle femme, n'importe quel homme même, pouvait l'être. On était couché en étoile sur un lit et on souffrait en silence. J'avais un ange qui veillait sur moi ce jour béni, car il accepta et aussitôt je fus mieux traitée. On me fournit des vêtements qu'on ne déchira pas dès qu'un homme avait envie de me voir. Je retrouvais un peu de dignité, même si on me faisait toujours du mal et que certains ne se privait pas de me toucher à certaines occasions, sans toutefois dépasser les bornes. Évidemment, cela ne concernait pas Armando...

Les jours avaient été très noirs, semblables, sans but. Aucune flamme, aucune luciole n'était venue éclairer mon désespoir. Mais j'avais été traitée comme une égale, avec quelques faiblesses, mais cela été difficile. Je contai tout cela à mon frère. Ma voix était morne, n'arrivant pas à ressentir vraiment l'horreur de ce que je narrais. Je ne voulais pas penser à la femme accroupie en pleurs comme à moi-même. C'était moins souffrant et j'espérais que cela aiderait Aristide à le supporter, même si j'en doutais. Il était bien capable de partir sur le champ provoquer tous les mecs de la Terre et de vouloir les abattre un à un. Je n'avais pas envie de le perdre maintenant.

- Ari, s'il-te-plait. Ne fais rien... Je ne le supporterais pas s'il t'arrivait quelque chose. Parle moi de toi, oublie tout ça. Maintenant que tu es là, le reste n'a plus d'importance. Ari, Ari, Ari...

Je fondis derechef en larmes, même si je ne savais plus pourquoi je pleurais. Trop d'émotions avaient été emprisonnées durant un an et même si je pleurais, ça n'était pas guérisseur. Il n'y avait eu personne pour me dire que tout allait bien, personne pour me tenir dans ses bras et pour ammortir la chute. Mais mon frère était là. Il recueillait mes larmes et avait remit mon coeur en place.

J'étais en vie, finalement.
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MessageSujet: Re: Sweet Dreams are made of This. [ Diane T. ]   Sam 2 Oct - 16:42

J’avais terriblement mal, mais surtout terriblement peur. Peur de ce qu’elle allait m’avouer, peur de savoir ce qui s’était passé durant mon absence, tout au long de cette année passée. Elle se mit à trembler entre mes bras et je dû faire un effort surhumain pour ne pas hurler, pour ne pas extérioriser ma douleur tandis que ses mots me frappaient chacun leur tour. Je ne pouvais pas comprendre, je ne pouvais pas imaginer, tout se confondait dans mon esprit pour le laisser qu’un horrible trou noir. Il m’était impossible de croire que réellement, quelqu’un avait osé toucher ma sœur. Quelqu’un avait osé la battre, la prostituée… Non. Non. Non. Tout mais pas ça ! Comment avait on pu souiller ainsi cette personne qui était pure, qui était vierge des horreurs qui nous entouraient ? Je croyais avoir eu mal en apprenant le viol de Gabrielle, ce n’était rien en comparaison avec ce que je ressentais à présent. Un vide, un tourbillon infernal dans lequel je tombais, de plus en plus profondément sans pouvoir me raccrocher à quoi que ce soit. Je la lâchai alors, n’ayant plus la force de tenir Diane dans mes bras. En moi quelque chose venait de se briser et je savais que jamais je ne pourrais plus être heureux, jamais plus je ne pourrais sourire. Car ma sœur ne le pourrait plus non plus. Et plus sa voix, étonnamment monotone et neutre, s’élevait, plus je m’enfonçais dans l’abîme sombre de l’Enfer. J’étais en Enfer, j’étais damné. Etait-ce cela mon châtiment ? La souffrance de ma sœur, de mon sang, de ma chaire ? Diane avait-elle payé pour mes fautes ? C’était injuste, terriblement injuste et pourtant je ne pouvais rien faire pour revenir en arrière. J’aurais voulu, oh oui, plus que tout. J’aurais voulu pouvoir rembobiner la pellicule et revenir avant les bombardements, j’aurais voulu ne jamais la quitter et avoir été à ses côtés jusqu’à aujourd’hui car alors j’aurais eu la certitude que rien de tout cela ne lui serait jamais arrivé. D’acides larmes me coulèrent sur les joues, dissolvant mon visage sous leur passage anarchique. Plus que tout au monde, plus qu’il n’était possible de le supporter, j’avais mal. Personne ne méritait un tel traitement, et encore moins Diane. Elle qui était si douce, si calme. On lui avait arraché son innocence, on lui avait ôter sa dignité et pourtant, pourtant elle avait eu le courage de se rebeller et à cette nouvelle mon cœur explosa de fierté. Elle ne s’était pas laissée faire… Pas jusqu’au bout. Mais avait-elle seulement le choix ? Ces l’hommes l’avaient traités en esclave et la simple image de ma sœur nue, sous un de ces porcs, sous un de ces dégénérés me donna envie de vomir. Pas elle. Pourquoi elle ?! Pourquoi ? Pourquoi ?

Il n’y avait malheureusement pas de réponse. Il n’y avait plus d’espoir, plus de lumière. Tout entier, j’étais plongé, noyé même, dans cette obscurité qui à présent me suivrait partout. Si j’avais été heureux de la retrouver, toute trace de joie s’était définitivement évanouie, enfuie. J’allais devenir un monstre sans cœur ni âme puisqu’on venait de me les arracher tout deux, on venait de me soutirer la dernière chose qui me restait : Mon bonheur de revoir Diane. Alors lorsqu’elle me supplia de ne rien faire, de ne pas chercher à la venger et qu’elle fondit en larmes, m’implorant, je ne pu plus tenir. De nouveau je l’entraînai à moi, la berçant doucement dans mes bras alors qu’en moi tout était détruit, tout était brûlé. J’aurais pu partir sur le champ et malgré ses supplications sauver son honneur en explosant tout sur mon passage mais je ne pouvais me résigner à la laisser seule une nouvelle fois. J’avais déjà suffisamment honte pour la première. Mes larmes accompagnaient les siennes, ma voix était brisée, comme le reste.

« Calme toi… Calme toi Diane. Chut ma chérie, ça va aller. Tout ira bien maintenant, je suis là. Plus personne ne te fera jamais de mal. Je te le promets, plus personne ne te touchera jamais. Tout ira bien. »

Je n’étais pas sûr que tout irait bien alors que nous devions tout deux vivre avec le poids de cette année sur le cœur, en admettant qu’il existe toujours, mais au moins j’étais persuadé que plus personne ne lui fera de mal. J’aurais tué quiconque lui tournerait autour, et pourtant je n’étais pas de nature violente. J’étais un être de douceur, un être de tendresse, mais pas lorsqu’il s’agissait de faire du mal aux personnes que j’aimais. Et Diane était certainement la première sur cette liste. A mes yeux, nul n’était plus digne d’être heureux qu’elle. Sauf que maintenant il serait dur de voir de nouveau un sourire illuminer son visage, il serait impossible de lui faire oublier tout cela et moi-même je ne le pourrai pas. Et dire que pendant tout ce temps moi j’étais en sécurité, au chaud, bien nourri… Mon cœur se serra en pensant qu’alors que je me payais du bon temps, Diane souffrait le martyr. Alors que j’étais vivant et en pleine santé, elle mourait à petit feu. J’aurais dû la chercher, j’aurais dû quitter la Communauté plus tôt. Maintenant je ne savais plus quoi faire et ne voyais plus aucune solution. Dans mes bras gisait ce restant de Diane, ces vestiges affaiblis d’une femme qui fut autrefois heureuse et épanouie et je ne pouvais le supporter. J’aurais donné ma vie pour la savoir un jour de nouveau heureuse, seulement je n’avais aucune idée de la manière à employer pour cela. Je ne voyais pas comment lui faire oublier l’horreur de ses viols multiples, de sa maltraitance, de son abandon… De nouveau je songeai à Gabrielle, et me rappelai ses mots. Elle m’avait dit que dans mes yeux il n’y avait pas la pitié que l’on peut ressentir à l’égard d’une femme violée et que c’était en cela qu’elle était parvenue à oublier dans mes bras. Que lorsque je la touchais, l’embrassais, elle était juste Gabrielle, non pas Gabrielle la femme brisée et abusée. Alors c’était ça la solution, la fuite. Continuer de la regarder, et de l’aimer comme si en elle rien avait changé. Si j’y étais parvenu une fois, je pouvais recommencer. Ou du moins, je l’espérais. Je l’espérais vraiment. Mon visage était crispé de douleur et il me fallut de longues secondes avant de pouvoir déglutir et tenter de penser à autre chose, tenter d’atténuer les faits. C’était difficile, trop difficile. Sans un mot, je continuai simplement de la bercer comme s’il avait s’agit d’une enfant. Juste une enfant.

Après de très longues secondes de silence, nos pleurs se calmèrent. A l’intérieur tout était détruit et pourtant, je tentai de lui adresser un maigre sourire. Essayons de feindre l’ignorance, essayons de nous relever en laissant derrière nous les blessures. Je ne pouvais rien faire. Si, j’aurais pu essayer de la venger, essayer de tuer Armando et ses hommes mais il était clair que je n’en serais jamais revenu et il était hors de question de la laisser de nouveau livrée à elle-même au risque qu’elle ne retourne chez les Hors la loi. De plus me montrer ainsi à elle m’aurait été insupportable. N’avait-elle pas vécu assez de souffrance sans que je lui en rajoute en plus ? Je ne le voulais pas, et pourtant, en moi la haine ne faiblissait pas. Je supposais qu’elle ne faiblirait jamais. Alors je la serrai un peu plus contre moi, l’enveloppant définitivement dans mon voile de douceur et de tendresse. Mon propre cœur se sentait mieux lorsqu’elle se tenait tout contre. Je déposai alors un doux baiser sur son front et lui répétai que c’était à présent terminé, qu’avec moi elle était en sécurité. Je ne savais pas si elle me croyait, je ne savais pas si elle aurait dû ou non. Je ne savais pas vraiment si elle pouvait avoir confiance en moi car sincèrement, j’étais tout aussi perdu qu’elle. Seulement maintenant, j’avais une véritable raison de me battre et j’étais bien décidé à le faire. Lorsque je sentis qu’elle ne pleurait plus, qu’enfin son corps se reposait, je la pris par la main et l’attirait plus loin, à l’abri des regards. Déjà, je commençai à m’inquiéter pour sa sécurité. Là, cachés par de nombreux buissons et arbres, je m’assis par terre en la tenant entre mes bras, de telle manière que je me retrouvais dans son dos, mes bras étant passés autour de sa taille et son dos collé à moi. Je posai mon menton sur son épaule et me serrai encore à elle dans l’espoir de protéger son corps des assauts du vent avec le mien. Mes doigts se lièrent aux siens et alors, ma voix fut tout aussi morne que la sienne lorsqu’elle s’éleva. Pourtant mon vécu était bien différent du sien, beaucoup moins sombre et tragique. Mais je n’avais pas la force de mettre plus de douceur dans mes mots. Mon regard était comme eux : vide. Insipide. Mort…

« J’ai été trouvé par des hommes après les bombardements. Ils m’ont dit qu’une communauté existait, une communauté de rescapés où allaient tous ceux qui avaient tout perdu. Je les ai suivis. Cette communauté existait réellement, j’y suis resté jusqu’à peu. J’y étais en sécurité. – je resserrai encore mes bras autour de son corps – Je suis tellement honteux de t’avoir abandonné Diane… On aurait pu y aller tout les deux. On aurait pu être bien, avoir une vie digne de ce nom mais… J’ai fais beaucoup de conneries. Trop de conneries. Je ne sais pas où on va aller Diane, je ne sais pas comment on va vivre. »

De nouvelles larmes jaillirent à l’aube de mes yeux mais je les retins, serrant les dents. Je ne voulais plus pleurer devant elle, je ne voulais plus lui imposer le spectacle destructeur de ma peine.

« J’ai eu une aventure… Avec la femme de notre leader. Je… J’en suis tombé amoureux. Vraiment amoureux. Je l’aime et quand ça s’est su, quand le mari a compris, il m’a fichu dehors. J’ai été tellement con, putain ! »

Je me mordis la lèvre sans doute jusqu’au sang, plein de honte et de remords que j’étais. Oui, pour la première fois je regrettais réellement cette relation, cette idylle, ou simplement cette erreur. Lorsque j’avais connu Gabrielle j’avais été suffisamment stupide pour croire que tout irait bien, pour cracher dans le dos d’Alexander en me pensant plus fort que lui. Mais pas du tout. J’avais un peu trop fait le malin et aujourd’hui, alors que plus que jamais j’aurais eu besoin d’Alexander et de sa communauté, j’étais à la rue. A cause de ce que j’avais fais. Je regrettais même amèrement d’avoir connu cette femme. A présent j’attendais la réaction de ma sœur qui, j’en étais certain, n’allait pas tarder. Je la connaissais suffisamment bien à présent pour savoir qu’elle allait me voler dans les plumes. Invariablement, elle avait toujours trouvé mes histoires « d’amour » ridicules, mais celle-ci allait sûrement me valoir la plus belle engueulade de toute ma vie. Je crois qu’au fond, c’était exactement ce dont j’avais besoin. J’avais besoin qu’on me traite de petit con et me remette les idées en place. J’avais besoin qu’on me hurle que ce que j’avais fais était réellement mal, immoral, tordu ou juste stupide. J’en avais besoin pour avancer. Et Diane avait toujours été là pour me remettre dans le droit chemin. Diane avait toujours été ma lumière dans le noir, et elle le sera jusqu’au bout.

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MessageSujet: Re: Sweet Dreams are made of This. [ Diane T. ]   Dim 10 Oct - 14:56

Je ne savais déterminer ce qui me faisait le plus mal en ce moment. Était-ce ma propre souffrance, le souvenir de mon calvaire et de ces heures de tortures ? Je revoyais sans cesse les mêmes images et les sons pleuvaient, d’un réalisme effrayant. Il ne se passait pas une nuit sans que je me réveille en criant, les larmes aux yeux, le cœur battant comme si on venait de me l’arracher. Chaque fois, c’était le même scénario. Je m’endormais la main sur le cœur, comme si cela pouvait l’empêcher de s’enfuir, craignant que les hommes d’Armando ne passent durant mon sommeil agité. Je ne me faisais pas d’illusions : s’ils me rentrouvraient, ils s’amuseraient plus que jamais. Et ils me tueraient ; même, pas ‘’ ils ‘’, ‘’ Il ‘’. Le grand chef que j’avais berné. On ne faisait pas marcher un homme comme celui-ci : on mourrait, voilà tout. J’étais recroquevillée comme une enfant et je sombrais dans l’obscurité en sanglotant doucement. Immanquablement, je rêvais, d’abord d’un beau rêve, mais cela finissait toujours par un homme qui me surplombait, qui me battait et je criais sans que rien n’y fasse. Il arrachait mes vêtements et se laissait tomber sur moi…. Et je me réveillais en sueur, certaine que mes cris avaient alertés la Terre entière. Certaine de mourir cette fois. Était-ce ça qui me faisait mal ? Ou était-ce la douleur dans les yeux de mon frère ? Lui qui aurait tout donné pour me protéger – l’inverse était vrai également, mais que pouvait une fille frêle comme moi pour un homme tel que lui ? Je voyais les larmes chaudes de l’être que j’aimais le plus au monde s’entremêler aux miennes. Je sentais presque ses entrailles se tordre, son esprit se maudire de ne pas avoir été là. Je le connaissais bien et je savais que je ne parviendrais pas à le convaincre que tout ça n’était pas de sa faute. Mais ce n’était pas ça non plus qui était le plus douloureux. Ce qui me frappait au cœur, c’était la violence souterraine. Le sang qui bouillait et qui brûlait de frapper, de venger sa sœur. Je priais pour qu’il n’en fît rien ; voilà ma peine, voilà ma maladie. La peur de le perdre, la peur de ne pouvoir le retrouver. Une foule qui se resserrerait autour de nous et qui nous éloignerait. Mes supplications, ma voix qui essayait de l’appeler. Mes genoux qui heurteraient le sol froid et mes yeux qui se relèveraient vers la seule personne capable de m’effrayer d’avantage que la perspective d’être séparée d’Aristide : Armando.

Il me rassurait par sa simple présence, chacun de ses mots retirait une partie de mon fardeau. S’il me disait que plus personne ne me ferait de mal, alors je le croirais. S’il me disait que tout allait bien, alors c’était vrai. Des promesses bien difficiles à tenir dans un temps troublé comme le nôtre, mais j’avais en mon frère une confiance inébranlable. Je ne croyais plus en Dieu, lui qui nous avait abandonnés, ses enfants qui avaient tant de foi en lui. Ma nouvelle religion, c’était Aristide. Sa force et son sang-froid, sa façon de s’attacher à tout le monde à tord et à travers. Son rire et son amour. On ne pouvait croiser son regard sans ciller devant la tempête qui bouillonnait en lui. J’avais toujours cru qu’il serait un meneur, quelqu’un que tout le monde respecterait. Je ne savais si c’était seulement les instincts maternels que j’éprouvais envers lui qui me donnaient cette certitude, mais je m’y accrochais comme un naufragé à sa bouée. Enfants, lorsque nous courrions sur les plages de notre pays natal, rien n’était à notre épreuve. Pas le vent ni les vagues, pas le sel ni les bestioles. Nous étions des pirates et prenions des épaves pour cachette ; l’instant suivant nous étions des chercheurs et le moindre coquillage se transformait en une des pièces du trésor perdu. Nous étions des Atlantes puis des Dieux, nous étions des enfants à l’imagination sans limite. Rien ne pouvait nous arrêter, sauf peut-être la nuit noire et les cris de nos grands-parents nous suppliant de venir manger. Alors nos rires résonnaient partout et je voulais croire que le ciel les enfermait pour les relâcher plus tard dans la nature, à l’oreille d’un gamin hébété. Je me souvenais d’une journée où le vent ne soufflait pas. Le ciel était d’un bleu pur, mais la température était fraiche, digne de la fin de l’été. Nous étions seuls à courir sur le sable blanc lorsque j’étais tombée sur une bouteille de verre brisée, ouvrant la moitié de ma jambe. Aristide n’avait pas paniqué. Il m’avait dit que je pouvais lui faire confiance, que tout allait bien se passer. Je l’avais cru et ça avait été vrai. Tout se passait toujours bien avec Ari. Alors le monde moderne ne pouvait-il pas être une immense plage jonchée de milliers de déchets et d’épaves, de naufragés qu’il fallait sauver ? La plage ne demandait qu’à être nettoyée de ses vices et moi et mon frère pourions courir de nouveau.


J’abandonnai cependant mes pensées pour écouter le récit qu’il commençait. Assez vite, je fus envieuse de sa découverte. Pourquoi donc fallait-il que ce soit lui qui soit tombé sur les gens de cette communauté ? Il était plus fort que moi, plus endurant. Il avait eu la vie facile. J’étais jalouse de ça. Notre histoire était la même : des personnes nous avaient tirées de la rue. La suite divergeait de beaucoup, et je rêvais que ce fut-ce moi qui fusse allée dans le clan des survivants. Qu’aurait-il perdu, après tout ? Les hommes n’étaient pas maltraités chez les hors-la-loi. Ils avaient des femmes – moi – à leur service. Ils faisaient ce qu’ils voulaient. Ils ne manquaient jamais de rien. Au pire, on lui aurait imposé de battre une ou deux femmes. Ça valait mieux que d’être battue soi même. Ça valait beaucoup mieux… Assez vite cependant, je m’en voulu de penser comme ça, d’avoir souhaité qu’il fasse mal à des femmes comme moi. Je ne pouvais lui en vouloir, au contraire, je devais être heureuse qu’un de nous deux au moins ait été un minimum heureux. Je pris son visage entre mes mains et fixai mon regard dans le sien, l’encourageant à continuer. Il fallait évidemment que le reste de l’histoire dérape. Mon frère avait toujours été du genre à s’enticher des mauvaises personnes, mais sur ce coup-ci, il avait vraiment été idiot. La femme du chef ! On lui offrait un toit, de la nourriture, une existence facile, et tout ce qu’il trouvait à faire, c’était de coucher avec la femme du chef ?! Bon dieu ! La femme du concierge pourquoi pas, mais on ne devait pas toucher à celles qui ne devaient pas être touchées.

- Voilà l’amour qui détruit. J’espère qu’elle en valait la peine, Ari.

Et sans prévenir je le giflai. Pas assez fort pour qu’il en fût sonné j’imagine, même si j’avais mit toute ma haine et toute ma peine là-dedans. Mes bras étaient trop faibles, amaigris par une année de souffrance.

- J’espère que tu as un plan ! Parce que je ne vivrai pas dans la rue encore et je ne tiens pas à retourner chez les débiles d’en face ! Tu as tout gâché, bordel ! Pourquoi fallait-il que tu fasses des conneries hein ? Il t’offre la vie la plus confortable que tu pouvais trouver ! Et comment tu le remercies ? Merde, merde, merde Ari !

Ça faisait du bien de se lâcher finalement. La colère s’estompait déjà : je ne pouvais pas en vouloir à mon petit frère, le seul être qu’il me restait. Nous trouverions une solution, comme nous l’avions toujours fait. Nous étions ensemble, c’était déjà ça. On pouvait compter l’un sur l’autre, c’était mieux qu’hier. La journée se réchauffait et promettait d’être heureuse, pour la première fois depuis longtemps. Tout ça ne demandait qu’à être célébré. Caressant doucement la joue que je venais de frapper, je repris ma place entre ses bras fort et versai les dernières larmes de désespoir qui demandaient à sortir. J’avais eu très envie de vivre dans cette communauté, c’était vrai, mais il était tout aussi vrai que je pourrais vivre n’importe où tant que mon frère était là. Je n’avais plus peur, parce que je n’étais plus seule, et c’était bien ainsi. Je pouvais me fier à lui pour trouver nourriture et abris. Il connaissait mieux que moi les façons de se soustraire à la vue d’autrui ; il aurait moins de scrupule que moi à voler ou à blesser. Nous pourrions de nouveau être ce que nous avions toujours été. Des frères, des jumeaux, des âmes sœurs peut-être, parce qu’il paraissait impossible d’être lié comme nous l’étions si nos connexions n’avaient pas été façonnées dans les cieux. Il viendrait un jour où tout reviendrait dans l’ordre normal des choses et nous serions alors heureux comme jamais. La plage serait découverte et nous seuls y aurions accès.

- Excuse-moi, petit frère. Je comprends ta peine, je crois, mais j’ai du mal à me faire à l’idée qu’on aurait pu avoir un foyer si… enfin. On trouvera. Tu es là, ça me suffit. Je t’aime tellement.
Et c’était la vérité. Mon amour pour lui n’avait pas d’égal ; qu’étaient quelques ecchymoses face à notre lien ? Les viols, les nuits blanches, tout ça n’avait plus autant d’importance lorsque vous aviez quelqu’un pour vous épaulez. Quelqu’un pour vous faire sentir bien.
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Aristide Tetropoulos
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MessageSujet: Re: Sweet Dreams are made of This. [ Diane T. ]   Mar 26 Oct - 10:59

Diane connaissait à peut près tout de ma vie, sauf certains détails que je lui avais bien évidemment caché afin de ne pas l’affoler outre mesure. Il n’aurait pas été utile de lui apprendre qu’en plus de serveur, qui était déjà un travail pitoyable comparé à mes capacités intellectuelles, je m’étais autrefois prostitué pour le bon plaisir de ces dames. Voilà le genre de petites choses dont ma sœur n’était, et ne sera jamais au courant, parce que je savais qu’elle aurait très mal réagit. Nous étions différents sur certain point, et l’importance que nous accordions à nos vies respectives en était peut-être un : Diane avait toujours suivit le chemin et la raison, le « bon » chemin alors que moi, je m’étais parfois laissé attiré par des plaisirs très peu conventionnels et immoraux. Pour m’amuser, parce que j’ai toujours été un grand gamin incapable de se faire une raison et entrer enfin dans le monde adulte, le monde des responsabilités et des choix. En réalité, je prenais à présent conscience que Gabrielle m’avait aidé à mûrir. Aimer une femme force à être une personne de confiance, force à être solide et sérieux. En tombant follement amoureux j’avais appris à être capable de tout abandonner pour elle, capable de donner ma vie même s’il le fallait pour elle. Avant, j’aurais ris et m’en serait allé après avoir eus ce que je désirais. Avant, les femmes n’étaient pas des justificatifs de risques, mais tout cela était à présent bien loin. Depuis que Gabrielle était entrée dans ma vie je ne songeais plus qu’à courir de jupons en jupons, je ne songeais plus à rire comme un idiot pour rien, je ne songeais même plus à m’illustrer de part mes actes de stupidités humoristiques : je ne songeais plus qu’à elle et en cela j’avais énormément grandis. Diane, elle, n’avait jamais connu cette nonchalance qui me faisait autrefois, cette impression d’être invincible et immortel. Diane était la sagesse incarnée et à présent je l’enviais horriblement, même si au final cela ne l’avait pas beaucoup plus aidée. J’avais terriblement honte de savoir que moi qui avais eus beaucoup de chance en trouvant la Communauté, avais volontairement tout gâché et elle, elle qui aurait mérité mille fois plus que moi s’était retrouvée avec une bande de porcs que j’aurais bien volontiers tué un par un. Non, la vie n’avait décidément pas été clémente avec elle… Jamais. Durant toute ma vie j’avais profité de toutes les merveilles possibles, de toutes les richesses alors qu’en réalité je n’étais qu’un sale gamin qui ne méritait rien d’autre qu’un putain de coup de pied au cul. J’aurais voulu que Diane ai goûté aux mêmes saveurs que moi mais visiblement, le proverbe qui dit que l’on a que ce que l’on mérite n’est qu’une vaste illusion.

- Voilà l’amour qui détruit. J’espère qu’elle en valait la peine, Ari.

Mon cerveau n’eut même pas le temps de digérer les paroles de ma sœur que déjà, une main vengeresse s’abattait sur moi. Ma joue s’enflamma immédiatement, alors que je ne comprenais rien. Diane venait-elle réellement de me gifler ? La douleur n’était pas vive, mais la honte oui. J’avais terriblement honte. Pour tout, absolument tout. Je baissai alors les yeux tandis qu’en moi s’insufflait la rage, une colère que je retournais bien évidemment vers moi car à présent je comprenais. Bien sûr que non, Gabrielle n’en valait pas la peine. J’avais cru que brûler ma vie afin de goûter à ses lèvres n’était rien, qu’une superficialité mais à présent je regrettais amèrement. Après tout, qu’avais-je gagné dans cette histoire ? Qu’avais-je récolté si ce n’est la haine justifiée des autres ? L’amour ? Quelle illusion. Cet amour ne m’apportait que de la douleur et à présent je me retrouvais seul avec lui sur les bras, sans pouvoir m’en dépêtrer. Ma faiblesse m’avait aveuglé… Gabrielle n’avait été qu’une erreur. Une erreur fatale, qui désormais m’empêchait de ramener ma sœur à l’abri. Sa gifle m’avait blessé, non pas physiquement mais à l’intérieur quelque chose s’était brisé : l’image de pureté que j’accordais à la femme que j’aimais. Oui, elle était en mille morceaux à présent et je n’avais aucune envie de la réparer car cela n’aurait fait que m’enfoncer d’avantage dans les méandres de cet amour consumé, révolu. Il fallait que j’en guérisse, car c’était bien là l’unique chose intelligente que je pourrais faire. Il m’était horriblement douloureux que de me dire que toutes ces minutes, tous ces souvenirs avec Gabrielle allaient devoir me quitter tout comme elle-même m’avait quitté. Il m’était atroce que d’envisager la vie sans elle, mais j’avais au moins pour moi ces bribes de souvenirs, ces images gravées dans ma mémoire qui bientôt seraient broyées, anéanties, jusqu’au bout. Gabrielle ne sera plus rien, rien du tout. Qu’un mauvais rêve, qu’une personne parmi tant d’autres. Gabrielle n’existera plus à mes yeux. Plus jamais.

Les paroles qui suivirent ne firent que renforcer cette décision tragique, déchirante. Oui, j’avais tout gâché, j’avais fait preuve d’une stupidité sans bornes et Diane allait en payer avec moi les dommages. Par ma faute nous allions tous deux crever de faim et c’était en cela que je m’en voulais le plus. Avoir réduit en miettes ma propre vie ne me dérangeait pas, cela avait été un choix, j’en avais été conscient depuis le départ et pourtant je n’avais pas reculer. Mon autodestruction fut planifiée dès le premier baiser. Seulement, je n’avais pas prévu de retrouver Diane, de devoir lui apporter un abri, de la nourriture, du confort et surtout de la sécurité. Tout ce qui m’avait été offert et sur quoi j’avais craché, je n’avais jamais songé à ce que Diane en ai besoin également. Malgré le fait que je ne l’ai jamais pensé morte, malgré ma foi inébranlable quant à la revoir vivante, jamais je n’avais pensé qu’elle viendrait un jour dans la Communauté. Maintenant, elle ne le pouvait plus et c’était mon unique faute. La culpabilité me rongeait, à tel point que lorsqu’elle se rabattit dans mes bras et pleura une nouvelle fois, je n’eus même pas le courage de la serrer de nouveau contre mon torse. Je n’en avais pas le droit, pas après tout le mal que je lui avais fait sans même m’en rendre compte. Diane m’en voulait et elle avait bien raison seulement cela me faisait tellement de mal… J’avais l’impression de m’étouffer à l’intérieur de moi-même, et l’envie quasi irrépressible de me creuser un trou pour y finir mes jours sans que personne ne pâtisse plus jamais de mes actes. J’étais d’un égoïsme sans tache et tous mes gestes, à un moment ou un autre, provoquaient la souffrance. Il n’y avait rien que de bénéfique en moi. J’étais la pire merde que le monde n’ai jamais connu, et ce quoi que puisse en dire ma sœur qui me réconfortait déjà. Je la reconnaissais bien en cela, elle n’avait jamais supporté de me voir triste même lorsque cet état était mérité. Sauf qu’aujourd’hui nous n’étions plus des enfants, et que ces caresses ne suffiraient pas à me faire de nouveau me sentir bien.

« Je t’aime aussi… »

Ce ne fut qu’un murmure. Même mon amour se révélait nocif, alors autant l’en préserver dans la mesure du possible. A présent, nous étions au pied du mur. Oui, nous étions réunis et en cela la vie aurait dû de nouveau être belle, seulement je n’avais aucune idée de la manière dont nous allions survivre. Trouver un appartement, quelques vivres et y rester, mais pour combien de temps ? Combien de temps réussirons-nous à nous satisfaire de cette misérable existence ? La Communauté nous était fermée, inutile de préciser que je n’aurais pas pu supporter les Hors la loi une seconde, et demeurer seuls se révélerait compliqué alors… Nous étions au pied du mur. Et puis Diane ne voulait plus de cette vie, ce que je comprenais parfaitement. En fait, nous n’avions qu’une seule solution et je savais pertinemment qu’elle n’aboutirait à rien. Il fallait que j’aille me traîner devant Alexander, que j’aille le supplier de bien vouloir de moi à nouveau, et ça, ça, c’était une idée qui m’était absolument insupportable. Il fallait que je rampe devant lui en lui demandant d’avoir pitié non pas de moi, mais de ma sœur. D’avoir pitié d’une vie humaine qui n’avait rien fait. Mais après tout… Il n’y avait aucune raison à ce qu’Alexander refuse la présence de Diane dans sa communauté. Il n’y avait même aucune raison pour qu’il apprenne que Diane avait un lien direct avec l’homme qui avait détruit son mariage. Pourquoi irai-je moi supplier Alexander alors qu’en réalité, je n’en avais pas besoin ? J’allais mener Diane jusqu’à la Communauté et m’éclipser, j’allais accepter de me séparer de nouveau d’elle pour qu’enfin sa vie puisse de nouveau être tranquille et sereine. C’était mon châtiment. J’allais devoir quitter toutes les femmes que j’aimais afin qu’elles soient heureuses, sans moi. Par amour, pour être certain de sa sécurité, pour être apaisé de la savoir protégée du monde extérieur, j’allais l’amener auprès d’Alexander. Croyez moi, rien que du point de vue de mon ego, cela me faisait horriblement mal que de savoir que moi je ne représentais que l’inconfort et l’insécurité alors que lui, lui était le foyer rassurant, le point chaud autour duquel se concentrer. Mais qu’était mon ego face au bonheur de ma sœur ?

« Diane…Ecoute moi. Ecoute moi attentivement et ne me coupe pas. »

Je reculai son visage de mon torse et plantai mon regard dans le sien. Un regard qui se voulait décidé, inflexible, implacable.

« Tu n’as rien fait à personne. Tu n’es pas une Hors la loi, mais une victime de ces hommes et ce sera facile de le prouver. Il suffit d’observer ton visage, tes ecchymoses et tes brûlures pour constater les souillures que ces porcs ont commit sur ton corps. Il te sera donc facile de prouver que tu cherches seulement un refuge. De plus, tu es médecin, et crois moi c’est un atout indéniable si tu veux entrer là bas. Ils n’ont que deux médecins, dont un qui n’a jamais terminé ses études. Le principe dans cette communauté est que chacun doit se rendre utile et en l’occurrence, tu seras plus utile que n’importe qui. Je suppose que tu travailleras à l’infirmerie tous les jours et que ce ne sera pas toujours très drôle mais en échange, tu auras une chambre, des vêtements, de la nourriture et personne ne te fera de mal. Ecoute moi, cet endroit représente le calme dont tu as besoin. Tout ce dont tu nécessites se trouve là-bas, et je refuse de t’en priver alors… Nous allons y aller. Je pense pouvoir me souvenir du chemin, même si avec quelques difficultés. Mais quand tu y seras, ils te poseront beaucoup de questions auxquelles tu ne dois absolument pas mentir. Sauf une : ton nom. Je veux que tu me le promettes, je veux que tu me jures que jamais tu ne diras que tu es une Tetropoulos, et par là ma sœur car crois moi, ils s’en rendront compte immédiatement. Ils ne doivent pas savoir, jamais. Jure moi qu’en dépit de tout ton amour pour moi, jamais tu ne me défendras si tu entendais quelque chose à mon sujet, jamais tu ne parleras grec, jamais tu ne prononceras même mon prénom. Tu ne feras rien qui puisse éveiller le moindre soupçons et ce pour la seule raison que je te le demande. Non, je t’en supplie. Je te supplie d’accepter, parce que c’est ta seule chance d’être de nouveau heureuse… »

Elle ne m’avait pas coupé, mais je doutais fortement qu’elle accepte. Sauf que je n’étais pas prêt de lui laisser le choix, et que quoi qu’elle en dise, quoi qu’elle en pense, elle serait en sécurité d’ici peu. Sans moi, certes, mais c’était beaucoup mieux ainsi. Je refusais d’être celui qui l’obligerait à vivre dans la misère alors… J’allais accepter de me séparer de ma sœur, de mon sang, pour combler les dommages que Gabrielle m’avait fait faire.

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MessageSujet: Re: Sweet Dreams are made of This. [ Diane T. ]   Mar 9 Nov - 23:42

Bien entendu. L’homme prêt à tout pour le bénéfice de ceux qu’il aimait. Pour l’instant, j’étais la seule qu’il pouvait chérir de son plein gré. Il en avait toujours été ainsi avec mon petit frère, je ne voyais même pas pourquoi j’étais surprise. En fait, ce n’était pas vraiment ça ; surprise, je ne l’étais pas. Rien ne pouvait arriver à me faire afficher un masque de totale incompréhension après tout ce que j’avais vécu. Rien n’arrivait à vous déstabiliser après tant d’horreurs. Mais ce n’était pas ça : j’étais fâchée, voilà tout. En colère contre celui que je voyais encore comme un petit bout d’enfant à protéger. Comme si je pouvais me résoudre à l’abandonner ! Comme si une mère en était capable…. Évidemment, il n’était pas mon fils, mais lorsque je fermais les yeux, il le devenait. Je pouvais encore voir le pays de notre enfance se dérouler à l’infini sous nos pieds, alors que le monde pouvait être considéré, sinon par tous, pour notre innocence enfantine, comme un oasis de paix et de plaisir. Cette époque était sereine, un refuge dans un coin de mon esprit qui m’avait probablement évité de devenir complètement folle. Sa petite main était dans la mienne et nous courrions à l’infini, entre le passé et le futur, les ruines et les merveilles technologiques. Des regards heureux et des cris victorieux. Je pouvais ressentir ses petits doigts qui chatouillaient mon corps, lui qui me savait si sensible. Je me tordais sur le sol, en proie à de véritables crises de fous rires qui pouvaient durer des heures. Il reprenait toujours mes rires. Et aujourd’hui, il reprenait mon air déchiré, ce visage de chien battu qui pourfendait le cœur des plus durs.

- Aristide Tetropoulos, je sais bien que je ne frappe pas fort, mais tu es en train de t’arranger pour recevoir une autre gifle là ! Franchement. Te quitter ! Quelqu’un t’a envoyé un coup de bate de base-ball en arrière de la tête et tu as oublié de m’en parler peut-être ? Non parce que si ce n’est pas le cas, je te jure que tu vas passer des moments affreux ! Je ne te quitterai plus jamais, Ari, tu comprends ? C’est moi la grande sœur ici, c’est moi qui suis censée te protéger. Ouais, censée… parce que ça a lamentablement échoué pour le moment hein ? Je n’étais même pas là. Mais tu étais en relative sécurité. Tu te tapais une meuf, et moi je me faisais taper. – Ne fais pas cette tête là, tu sais très bien que c’est vrai ! – Et tu sais quoi ? En fait, je pense que ce n’est pas grave. Pas si grave, en tout cas. Au moins, tu étais en sécurité. Je pense que ça peut compenser pour tout le reste. Mais je ne te laisserai plus jamais, Ari ! Parce que tu ne fais que des bêtises quand je ne suis pas là. Et aussi… aussi parce que j’en suis totalement incapable. J’étais comme une bête en cage, là-bas. Je ne pouvais pas savoir si tu étais encore en vie – chaque jour j’avais peur de découvrir ton corps dans leur dépotoir à cadavres. Mais ce n’est jamais arrivé. Oh, bien entendu, tu aurais pu être mort ailleurs. Mais je pouvais espérer. Tant de mois loin de toi ! On était habitués, pourtant. On se voyait si peu souvent. Mais ce n’était pas la même chose, hein ? On attendait l’été comme le messie. On savait qu’on allait se revoir. Mais je pense que l’espoir fait vivre, Ari. Je pense que ça m’a permis de passer à travers mes jours noirs – la perspective de te revoir, un jour. Une dernière fois au moins. Te prendre contre mes bras. Et je ne veux jamais revivre ça. Mourrons ensemble s’il le faut.

Une larme coulait au coin de mes yeux. Je ne pouvais me résoudre à le perdre de nouveau. C’était juste intolérable. Je le ramenai derechef contre moi, enfouissant mon visage dans son torse chaud et réconfortant. Je pleurai tout mon soul – et plus encore, si possible. Je ne pouvais plus m’arrêter. Bien sur que j’avais fondu à l’idée de jours meilleurs. Mais je ne pouvais pas partir en sachant qu’il mourrait de faim, de froid, d’amour et de solitude. Je ne voulais pas que les Hors-la-loi le trouvent et fassent le lien avec son nom de famille. Je ne voulais pas le perdre. Nous étions là, sous la brise glaciale du temps morne, enlaces comme des amants maudits. Nous aurions fait un parfait petit couple, certainement. Mais oui ! La solution était si évidente !

- Viens ! On part rejoindre la Colonie… et tu viens avec moi !

Son chef ne pourrait s’opposer à la jeune femme battue et déchirée qui atterrirait devant lui. Si elle était capable de passer outre ses péchés, alors lui devrait le faire également. Aristide et moi étions chanceux. Chanceux de nous connaître si bien, chaque détail de la vie de l’autre, comme si nous étions promis de naissance. Heureux également d’avoir des parents divergeant, de sorte que nos ressemblances n’étaient pas parfaites – nous partagions l’air grec, c’était simple. Et encore, la Grèce aurait très bien pu promettre des enfants de même ascendance, juste pour la pureté du sang. Resplendissante était la journée maintenant – quelle gaffe pourrions-nous faire ? Nos noms de famille pouvaient être considérés comme la marque du mariage.

- À partir de maintenant, tu es mon mari. Et je suis ta femme.

Sous son regard incrédule, je me retins de pouffer tant j’étais soulagée.

- C’est si simple, petit frère ! Mais évidemment, mon esprit est si vif – je suis médecin après tout. Quelle intelligence ! Oh, ça, merveilleuse, Diane !

Je ne me lançais pas du tout de fleurs. J’aimais voir son visage se décomposer d’impuissance, se demandant où je voulais en venir. Je sortis la bague familiale que je passai à mon annulaire gauche. Je le regardai, triomphante.

- Ton chef, là. Il ne pourrait pas refuser l’accès à sa Communauté à une pauvre femme amochée, hein ? On voit bien que j’ai été détruite. Il ne peut pas me refuser les soins et l’abri nécessaires. C’est la règle : les femmes et les enfants d’abord. Et tu seras mon mari ! Plus de raisons de te refuser l’entrée. Si ta pauvre femme éplorée peut te pardonner, il doit pouvoir lui aussi. Encore mieux – et si on disait que toi, tu me croyais morte ? Que c’était du désespoir et rien de plus ? Qu’il ose lever la main sur toi, et je vais aller coucher avec sa femme, moi aussi ! Je suis docteure, il ne peut pas se passer de moi. Et je ne peux pas me passer de toi. Coup de bol, les noms de familles vont concorder. Et on se connaît parfaitement.

Je fis mine de l’embrasser.

- Souris, mon frère ! Le paradis est tout près.
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Aristide Tetropoulos
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MessageSujet: Re: Sweet Dreams are made of This. [ Diane T. ]   Jeu 11 Nov - 10:55

L’idée d’une nouvelle séparation me déchirait. M’imaginer l’observer s’en aller loin de moi m’anéantissait. La perdre de nouveau semblait la pire des douleurs possible à éprouver, mais, avais-je réellement le choix ? Il m’était intolérable que de savoir que tôt ou tard, Diane finirait par souffrir à mes côtés si nous demeurions dans ces rues sombres et infectes. Tôt ou tard, elle me reprocherait de nouveau mes actes, reproches que je m’adressais déjà suffisamment seul. Tout ce que je touchais, je le détruisais. Il semblerait que ce fût toujours la même chose, j’aurais pu connaître une vie paisible et sereine mais au lieu de cela, mes choix m’avaient toujours conduits vers les complications et l’instabilité. Je ne pense pas être un sale type. Je ne m’étais jamais drogué, n’avais jamais tué, jamais violé ou volé. En dépit de toute la pseudo morale dont je me nourrissais, j’étais comme une plante qui s’évertuerait à crever, printemps après printemps. Sans raison apparente, juste par faute de discernement et d’intelligence, mes racines pourrissaient lentement mais sûrement. Mon contexte familial était rêvé, mon enfance parfaite et étrangement, toute ma vie d’adulte ne fût qu’un énorme gâchis. Je n’avais pas fait d’études faute d’argent, m’étais prostitué et passais mon temps à collectionner les conquêtes, sans jamais me décider à me poser réellement. Une relation stable ? Ca ne me dit rien, désolé. Rien n’était stable dans ma vie, seule cette incertitude et cette précarité avaient régné. Par mon unique faute, je précise. En réalité, pour être tout à fait franc, j’aurais pu être une personne géniale, mais voilà, ça a foiré quelque part. Je n’étais pas profondément méchant, ni bête, ni sadique, ni sans cœur, ni menteur, ni manipulateur. Le fond était convenable, en somme. Seulement j’avais mal tourné et c’était uniquement maintenant que je m’en rendais véritablement compte, uniquement après cette ultime connerie qui signait mon arrêt de mort, et peut-être celui de Diane. Sauf que ça, je n’étais pas près à l’accepter. Mon sens de la famille, cet amour inconditionnel n’avait pas souffert de mes débauches et demeurait intact bien malgré les fautes et les péchés. C’était donc une nouvelle fois que je devais me séparer d’une personne que j’aimais profondément, à tel point que ma vie sans elle m’apparaissait futile, comme une erreur. Tous ces gens qui étaient morts… Et moi. Toujours là. Il parait que la vermine résiste mieux que le reste, j’en suis la preuve.

N’aurait-il mieux pas valu pour ma sœur que je meure ? Que je lui épargne mes nouvelles bêtises, qui inévitablement surviendraient, comme toujours. Diane avait essuyé chacun de mes impairs sans jamais me dénoncer ou me trahir. Elle avait été ma bouée de sauvetage, ma raison, mon bonheur… Il est étrange de ce rendre compte à quel point l’on peut aimer une personne, vous savez, comme si elle faisait réellement partie de nous-même. Elle faisait partie de moi et malheureusement, l’inverse était également vrai. Nul défaut, nulle imperfection ne me frappait chez cette personne qui pourtant aurait dû me ressembler, passant de toute évidence entre les mailles d’un filet de doutes et de stupidités. J’avais peut-être été un frein à sa vie, son épanouissement. Si mon père n’avait pas aimé notre mère, si elle n’avait pas trompé le père de Diane sans même le savoir, leur vie aurait-elle été meilleure ? J’avais la certitude d’avoir été un fantôme pour eux, un esprit venant répandre les taches de déshonneurs sur leur famille. Leur famille, pas la mienne. En fait, j’ai toujours été un indésirable. Une personne en trop, une personne qui mis appart faire chier n’était bonne à rien. Dans le couple de ma mère et du père de Diane, dans le couple de Gabrielle et Alexander, dans les couples des femmes qui me payaient pour mon corps. Que sais-je encore ? Combien de vies avais-je détruites, stupidement ? Sans même m’en apercevoir parfois. Que nous nous séparions ma sœur et moi me semblait une si judicieuse idée, un si tendre cadeau de ma part. Elle n’aurait plus jamais à souffrir de moi, et bien que mon absence lui fasse d’abord mal, j’étais certain qu’elle finirait par s’y faire et voir plus clairement tous mes mauvais côtés. Toute cette pourriture que je répandais autour de moi. J’étais un Midas, l’or en moins. Moi, ce que je touchais ne devenait non pas doré et précieux, mais au contraire puant et dégoulinant de poison infâme.

Te souviens-tu de l’époque où nous riions ? De ces jours ensoleillés passés dans l’unique insouciance du lendemain, tant que nous étions réunis ? Ces calmes et chaudes soirées durant lesquelles rien ne pouvait nous arracher aux bras de l’autre, alors que le soleil éclatant de Grèce laissait lentement place à la beauté de la nuit. Te souviens-tu de nos rires fusant dans l’air en se mêlant aux doux parfums de miel, de cannelle et de lavande ? Te souviens-tu Diane, de tout ce que nous avions été ? Ce que nous ne sommes plus, et ne serons jamais plus puisque nous avons tant changés. J’ai changé, ma sœur. Je ne suis plus ce petit garçon avec lequel tu te plaisais à jouer le rôle d’une seconde mère, dont je me délectais bien volontiers. Je ne suis plus cet adolescent à l’air hagard et triste que tu avais prit dans tes bras alors que l’air pollué de New York emplissait pour la première fois mes poumons, m’arrachant les derniers délices d’une existence trop vite passée. Notre enfance fût ma première vie. Mon adolescence fût ma première mort. Ma vie d’adulte fût ma condamnation. Je sais que tu t’en souviens, mais il te faudra oublier. C’est du passé. C’est passé. Fini.

Et ses mots me faisaient mal, terriblement mal. Ces mots qui signifiaient tous la même chose : Unis jusqu’à la mort. La mort ? Mais j’étais déjà mort ! Pourquoi ne voulait-elle pas se rendre à l’évidence, pourquoi s’évertuait-elle à penser que nous serions mieux ensemble ? Nous l’avions été autrefois, mais ce temps était révolu, anéantis par le poids des fautes et des supplices que j’infligeais irrémédiablement à mes proches. Diane avait déjà tellement souffert, alors que moi je vivais paisible sous le toit d’un homme que j’ai trompé. Je saccageais tout, tellement fort, tellement vite. Je ne voulais pas détruire cette dernière chance de savoir ma sœur heureuse. Le pire de tout était qu’elle se reprochait de ne pas m’avoir protégé, elle ! Comment pouvait-elle dire de telles choses, comment pouvait-elle s’infliger ça alors que tout était de ma faute ? Je ne pu cependant rien dire, mon visage se figeant lorsqu’elle parla de Gabrielle dans des termes pour le moins vulgaires. Elle le remarqua, mais je ne bronchai pas, incapable de souffler quoi que ce soit. Elle évoqua une nouvelle fois sa prostitution obligée et mon cœur se serra encore d’avantage, menaçant d’exploser si elle ne se taisait pas bientôt. Tout ce qu’elle disait allait à l’encontre de ce qu’il fallait que nous fassions, ce qui était le mieux pour nous mais surtout pour elle. Elle avait raison, néanmoins. Je ne faisais que des bêtises lorsqu’elle n’était pas là. Comme si d’un coup j’étais privé de mes racines encore en vie, et que livré à moi-même seul le chaos pouvait régner. Sauf que le processus contraire était également possible : Pouvais-je parvenir à corrompre ma sœur ? A la rendre moins droite, moins morale qu’elle ne l’était ? Même sans en avoir l’intention, je me craignais comme le feu et ma peur de lui faire du mal se révélait bien présente en moi. A la fin de son discourt, je fus toujours aussi incapable de prononcer la moindre objection, d’émettre le moindre son tant j’étais choqué de constater ce que j’avais fait. Elle m’avait aimé, m’aimait si fort qu’elle était prête à souffrir encore seulement pour être avec moi. Cette relation me rappelait étrangement une autre, bien que ce soit très différent. J’étais nocif et elle ne s’en rendait même pas compte, ne voulait pas s’en rendre compte en se raccrochant uniquement au souvenir de ce que nous étions autrefois. Elle avait tort, entièrement tort mais je ne pouvais le lui reprocher. Malgré mon désir de ne pas lui nuire, je ne voulais moi-même pas me séparer une nouvelle fois d’elle.

Elle m’attrapa soudainement, me plaquant contre elle comme si c’était là sa place. Comme si je pouvais lui être d’un moindre réconfort. Mes bras l’enlacèrent malgré tout tandis que je la sentais pleurer contre mon torse, une nouvelle fois. Je ne supportais pas ce spectacle, je ne supportais pas les larmes de ma sœur que je savais plus que jamais provoquées par moi. J’aurais voulu être autrement, être un homme droit tout comme elle, une personne digne de confiance. J’aurais voulu remonter le temps juste pour elle, juste pour qu’elle soit fière de moi et ne voie pas que cet homme qui allait réduire définitivement sa vie en lambeaux. J’aurais voulu, mais je ne le pouvais pas et me contentai de lui caresser doucement les cheveux, ces cheveux emmêlés et sales, bien loin de la douceur que je leur connaissais. Je voulais mettre fin à son calvaire mais n’avais aucun autre moyen que de l’envoyer à la Communauté pour cela, sans moi. Il le fallait, il fallait que je réussisse à la convaincre. Elle me repoussa soudainement, me demandant une nouvelle fois de venir avec elle. Sauf que sa voix avait changée, son ton n’était plus empreint de cette tristesse infinie, non… Elle était joyeuse, pleine d’espoir et cela me fendit le cœur. Il n’y avait aucun espoir à se faire, ou plutôt aucune illusion possible : cette issue là n’arriverait pas. Comment pouvait-elle être ainsi pleine de joie alors que nous étions au pied du mur ? Il fallait que je dissipe le malentendu, que je prononce un seul mot suffisant à faire disparaître cette folle utopie dénuée de sens. Seulement…

- À partir de maintenant, tu es mon mari. Et je suis ta femme.

Bug. Gros bug. Enorme bug. Ma…Ma quoi ? Le pire était son air amusé, sa malice évidente qui me laissait totalement perplexe. Je ne pouvais croire que ma sœur me proposait une relation incestueuse, c’était bien trop loin de ses valeurs morales mais alors quoi ? Qu’est ce qu’elle attendait exactement de moi ? Que je sois un homme fiable, tel un bon mari ? Un homme sur lequel elle pourrait se reposer ? Je pouvais essayer, bien sûr, mais pourquoi l’appellation de « mari et femme » était-elle importante ? N’étions nous pas déjà frère et sœur ? Cela n’était il pas suffisant ? Son léger rire retenu me plongea dans une incompréhension encore plus profonde, à tel point que j’avais l’impression de m’y noyer. Ma sœur perdait totalement les pédales. Elle devenait folle. Etait-ce la dureté de la situation qui la rendait si excitée ? Ces terribles années passées chez les Hors la loi qui avaient usé ses nerfs ? L’avaient-ils droguée ? Que se passait-il ? Tant de questions qui traversaient tour à tour mon esprit sans que je n’y trouve la moindre réponse. Aucune explication à cette hystérie étrange, spontanée et totalement cinglée. Si elle se mettait réellement à penser que j’étais son mari, il était hors de question que je marche dans son délire. Ma sœur perdait les pédales, vraiment. Elle finit par vanter les mérites de son esprit agile et je ne pu m’empêcher d’ouvrir la bouche de stupeur : Qu’avait-on fait à ma sœur ? Ce n’était pas réellement dans ses habitudes, cette attitude semblait sortir de nulle part, comme un rêve. Comme si elle avait trop bu. Et moi j’étais complètement à côté de la plaque. Elle disait que c’était simple, évident, et pourtant l’évidence ne me frappait pas. La logique semblait avoir totalement déserté mon esprit, ou bien avait-elle déserté le sien. En tout cas, je devais ressembler à un poisson rouge, à l’observer de cette façon, attendant une explication, quelque chose. Cela n’alla pas en s’arrangeant lorsqu’elle sortit de sa poche la bague de fiançailles de notre mère et la passa à son doigt. Sauf que cette fois, mon visage se décomposa non pas par l’étonnement, mais la douleur. Cette bague, je l’avais vu au doigt de ma mère jusqu’au bout, jusqu’aux bombardements et si c’était à présent Diane qui l’avait… Je ne finis pas ma phrase silencieuse.

Elle ouvrit de nouveau la bouche, déversant un nouveau flot d’absurdités et d’hypothèses farfelues. Si j’avais bien compris ses élucubrations, elle souhaitait nous faire passer pour mariés afin qu’Alexander ai pitié et nous ouvre sa porte. Ca, c’était le plan le plus foireux de tous les temps. Elle pouvait dire ce qu’elle voulait, que nos noms correspondraient, que nos vies étaient étroitement liées et que je m’étais jeté dans les bras de Gabrielle par désespoir : Ca ne marcherait pas. Alexander n’était pas stupide, il flairerait immédiatement l’entourloupe et nous ficherait dehors sans plus de manières. Et puis, je n’avais jamais mentionné une quelconque femme disparue pendant la guerre, la voir débouler de nulle part paraîtrait forcément énorme. Et je m’étais tapé tellement de femmes dans cette communauté que j’allais passer encore d’avantage pour un salop à mon retour. Mon retour… L’hypothèse d’y retourner s’imposa à moi, sadique, déchirante. En y réfléchissant, son plan n’était pas si idiot qu’il ne le semblait. Elle mima alors un geste comme pour m’embrasser, me promettant que les beaux jours étaient devant nous et je ne pu m’empêcher d’avoir une grimace de dégoût. Mentir de nouveau ne faisait pas partie de mes plans pour retrouver un équilibre intérieur, or ce mensonge là me suivrait toujours si jamais nous le mettions en application. Je me pris le visage entre les mains, réfléchissant le plus vite possible. Alexander n’était pas aussi stupide, Alexander n’était pas aussi stupide, Alexander n’était pas aussi stupide. Alexander n’avait pas remarqué que sa femme traînait dans mes bras. Oui mais non, il n’était pas suffisamment idiot pour se laisser duper une deuxième fois. Il serait pourtant si facile de faire croire que nous étions réellement mariés. Après tout, comme elle le disait, nous nous connaissions parfaitement. Nous étions tous deux grecs. Nous avions des racines communes, celles qui ne pourrissaient pas encore, et qui peut-être pourraient nous sauver la mise. Seulement quelques détails ne collaient pas. Je fermai un instant les yeux, prononçant doucement :

« Diane… Tu es complètement dingue. Si Alexander venait à apprendre qu’on l’a entubé, il nous foutrait dehors, toi et moi ! »

Je rouvris alors les yeux, le débit s’accéléra.

« Et puis qu’est ce que je vais leur dire ? Je n’ai absolument jamais mentionné de femme, et pour cause ! Je ne suis pas marié ! Et tu ne l’es pas plus ! Surtout, nous deux, ensemble, enfin je veux dire… Qui pourrait y croire ? Notre lien est tellement évident, tellement simple, comme inné. C’est vrai que tu es mon âme sœur, l’amour de ma vie mais je ne sais pas. J’ai l’impression que tout nous sommes fait l’un pour l’autre, d’une manière si limpide, si évidente que c’en est presque trop pour être vrai. Tu comprends ce que je veux dire ? On se complète parfaitement, c’est si déroutant, si perturbant. Seuls un frère et une sœur peuvent ainsi se convenir. Et encore, je crois que nous sommes un cas exceptionnel… »

J’eus un sourire triste avant de lui caresser la joue. Il était vrai que notre relation était d’une grande rareté, bien malgré le lien du sang. Nous étions comme connectés, comme unis à jamais. Pourtant tout n’avait pas été simple, enfants nous étions trop souvent séparés mais cela n’altérait pas notre amour, bien au contraire : Nous étions encore plus heureux de nous retrouver après une si longue période d’absence. Plus tard, je passais la plupart de mes journées dans l’appartement de ma sœur, dont j’avais la clef. J’étais là, c’était normal. Il faut aussi dire que je ne supportais pas l’appartement de mes « parents » et que l’ambiance était d’avantage à mon goût chez Diane, mon refuge. Notre affection semblait si intense, si douce et pourtant indestructible. Même le mal que je lui faisais ne suffisait pas à l’éloigner de moi. Alors peut-être, peut-être que c’était une solution intéressante. Peut-être qu’Alexander se montrerait indulgent et accepterait que nous revenions tous deux, main dans la main comme deux amants heureux de s’être retrouvés. En surface, cette solution était si fine, si intelligente. Elle résolvait chacun de nos problèmes, sauf un. Alexander n’aurait plus à craindre que je m’approche de Gabrielle puisque je serais censé être fou d’une autre – et au fond je l’étais -, Gabrielle elle-même me haïrait si fort de lui avoir juré mon amour alors que j’étais marié que j’aurais été contraint de l’oublier, Diane aurait retrouvé sa passion de la médecine… Mais rien de cela n’effacera la haine que le mari cocu me portait, à juste titre. Contre sa rancœur, je ne pouvais rien. Après tout nous pouvions bien passer pour deux jeunes mariés, cela aurait convenu sur plusieurs points, comme elle l’affirmait : Le nom, la langue, la nationalité… Je répugnais cependant de mentir à Alexander une nouvelle fois, de le prendre pour un con, encore. Sincèrement, j’aurais préféré crever de froid que d’aller lui demander quoi que ce soit, à fortiori en l’entourloupant une nouvelle fois. Je soupirai, avant de prendre le visage de Diane entre mes mains et embrasser doucement son front. Je me reculai alors légèrement, plantant mon regard dans le sien.

« J’accepte soeurette, pour toi. Pour que tu ailles mieux, que nous demeurions ensemble bien que cela ne soit pas la meilleure chose à faire. Si tu as besoin de moi à tes côtés, je serai là jusqu’au bout. Je t’aime bien assez pour pouvoir prétendre être ton mari après tout, et alors tu auras ce que tu désires depuis longtemps, n’est ce pas ? Plus aucune femme ne m’approchera. Je sais que tu détestais mes conquêtes, invariablement. Je serai tout à toi, juste pour prendre soin de ma nouvelle et chère femme. »

Un sourire plein de tendresse effleura ma joue.

« Il faut que nous soyons prudents Diane, très prudents. Je ne crois pas Alexander cruel, mais je ne sais pas à quel point il me hait. Certainement bien assez pour souhaiter ma mort, tu sais. Nous devrons nous montrer persuasifs, surtout moi. Mais il n’y a pas que ça. Ils posent toujours une série interminable de questions aux arrivants, et tu n’échapperas sûrement pas à la règle. Ils risquent d’être très soupçonneux et nous n’avons pas le droit à l’erreur. Où nous sommes nous rencontré, depuis combien de temps nous sommes mariés, ton nom de jeune fille, notre anniversaire de mariage… Ce sont des détails qui pourraient nous vendre, en admettant qu’ils s’y intéressent. Mettons nous d’accord pour trouver des réponses plausibles et surtout identiques lorsque nous leur répéterons. »

Je pris une profonde inspiration, avant de poursuivre sur ma lancée, prenant sa main gauche dans la mienne, la relevant doucement.

« Mais avant… Explique moi pourquoi cette bague n’est plus au doigt de notre mère. »

Mon ton fut soudainement dur, froid. Je savais très bien pourquoi, mais je n’osais pas y croire. Dans ma tête trop de choses se bousculaient. Ma mère, mon pseudo mariage, Alexander, Gabrielle, notre mensonge effronté. Etait-ce une nouvelle erreur, ou la solution parfaite ? Une issue vers le bonheur ou une porte menant droit en Enfer ? Je n’aurais su le dire. Mais Diane devait savoir ce qu’elle faisait. Diane savait toujours quoi faire, et moi je lui faisais aveuglément confiance.

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MessageSujet: Re: Sweet Dreams are made of This. [ Diane T. ]   Ven 12 Nov - 23:19

La douleur est une chose curieuse. Un concept que nul ne saurait affirmer qu’il peut réellement le comprendre, mais pourtant nous la vivons tous au quotidien, aujourd’hui plus que jamais. Il est difficile d’expliquer ces notions. Difficile aussi d’en nommer ses effets ; pourtant, dans notre mémoire commune, il est des horreurs que nous partageons tous. C’est peut-être là qu’est né le sentiment d’empathie : peut-être aussi l’empathie n’est-elle qu’une autre forme d’égoïsme. On se dit qu’en s’intéressant à notre voisin pendant deux minutes, il s’intéressera à nous pendant trois ou quatre minutes. Et ainsi va le temps, voguant dans un océan de délices et de tortures. Nous n’avons pour bateau qu’un réconfort délétère, une goutte d’eau dans la mer salée, vite diluée par la civilisation moderne. Peut-être serait-il plus juste, en fait, de parler de l’absence de population. Je n’avais plus de rames : seulement le vent pour me porter, lui qui frayait mon chemin comme il le souhaitait. Pour le meilleur et pour le pire. Mon joli petit voilier entrainait le clapotis de l’eau qui envahissait peu à peu ma cale. Bien vite, je me retrouvais à couler, envahie par les requins et les piranhas de ces eaux lugubres. Mais il y avait pire, en fait ; ce liquide brûlait comme de l’acide, désagrégeant ma chair et mes muscles, pis encore, il s’infiltrait dans mon esprit et noyait de même façon mon esprit sous le poids du temps qui passait. Les aléas de la vie me bousculaient, moi la faible. Personne cependant ne pouvait donner une raison à cela. Personne n’était en mesure de rationnaliser le tiraillement de mon estomac, la nausée qui en résultait. L’angoisse qui rongeait ma peau et mon courage, me laissant amaigrie et penaude. Les badauds ne savaient que répondre, ils regardaient et hochaient la tête, compatissant. Oh ! Bien entendu, ils comprenaient. Ils voulaient me dire que tout allait bien, mais c’était un mensonge. Un mensonge éhonté, prononcé sur le bout de leurs lèvres bleuies par le froid qui nous enveloppait tous. J’avais mal, mais je ne le savais pas vraiment. Mon frère avait réveillé une douleur. Avant de le revoir, je n’avais pas eu si peur. Se faire battre et humilier, c’était une épreuve difficile. Je pensais souvent à mon frère, mais sans trop d’espoir. Dès l’instant où je l’avais revu, par contre, une nouvelle menace avait planée sur moi : qu’il parte et que je reperde de nouveau. Je n’avais pas su à quel point j’avais besoin de lui pour respirer jusqu’à ce qu’il revienne. C’était si limpide à l’instant pourtant ! Tant de temps sans prendre la peine d’aspirer à fond. Il me semblait que tout devenait meilleur : le soleil qui jouait à la cachette s’était enfin résigné à être découvert. J’en avais besoin, désespérément besoin.

- Et puis qu’est ce que je vais leur dire ? Je n’ai absolument jamais mentionné de femme, et pour cause ! Je ne suis pas marié ! Et tu ne l’es pas plus ! Surtout, nous deux, ensemble, enfin je veux dire… Qui pourrait y croire ? Notre lien est tellement évident, tellement simple, comme inné. C’est vrai que tu es mon âme sœur, l’amour de ma vie mais je ne sais pas. J’ai l’impression que tout nous sommes fait l’un pour l’autre, d’une manière si limpide, si évidente que c’en est presque trop pour être vrai. Tu comprends ce que je veux dire ? On se complète parfaitement, c’est si déroutant, si perturbant. Seuls un frère et une sœur peuvent ainsi se convenir. Et encore, je crois que nous sommes un cas exceptionnel…

Que pouvais-je répliquer ? Je le savais, moi aussi, et depuis longtemps qui plus est. Nous n’avions jamais été normaux. J’avais pourtant observé nombre de couples fraternels, des jumeaux parfois, qui, aux yeux des autres, devaient paraitre soudés dans l’acier. C’étaient des broutilles comparés à ce que moi et Aristide étions. Des enfants capables de se regarder des heures durant sans la moindre marque d’impatience ; ces mêmes jeunes qui, plus tôt, avaient couru sur des kilomètres entiers sans s’essouffler. Ils finissaient la journée dans une bibliothèque, à discuter dans un grec rapide, buvant un chocolat fumant. Plus tard, évidemment, ça avait changé. Nous nous promenions main dans la main en riant sans que le ciel n’ait de prise sur nous. Dans notre pays natal, il était certain que nul ne pouvait douter de notre lien. C’était évident, puisqu’ils nous voyaient depuis toujours. Mais il en avait été différemment lors de l’arrivée de mon puîné aux États-Unis. Que de regards incrédules ! La chère Diane, la sagesse incarnée, celle qui passait sa vie dans ses livres et à l’hospice des pauvres, soudainement joyeuse et s’affichant partout avec un jeune homme plus que charmant. J’avais eu bien du mal à faire accepter à tous la nature de notre relation ; certains, j’en étais sure, doutaient probablement encore. S’ils étaient encore en vie. Comme s’ils n’avaient pas d’autres choses à planifier. Mais si des gens qui me connaissaient bien avaient été faciles à convaincre, alors pourquoi pas un inconnu qui ne verrait pas la rougeur inhabituelle de mon cou, le tremblement de mes mains ? Tant de signes qui pouvaient être considérés comme de la faiblesse corporelle, le froid ou la peur. Les ecchymoses feraient le reste. Un peu de pitié, un peu d’amour… ah, les âmes sœurs parfaites que nous faisions ! Je ne voyais pas le problème que mon Aristide mettait à jour. Quelle importance si nous semblions nous accorder de manière parfaite ? C’était là le secret, justement. Des amoureux fébriles, n’arrivant pas à se passer de l’autre, qui avaient souhaités tout connaître de leur douce moitié. Des fiançailles de naissance, peut-être ; après tout, que savaient-ils de la Grèce, ces paysans rustres des villes New Yorkaises ?

Mais il accepta et il sembla que la courbe de mes épaules se redressa légèrement. Je n’aurais plus à craindre sa perte. Il ne pourrait pas s’éclipser de ma vie lorsqu’il penserait qu’il me nuirait : cela reviendrait à envoyer sa sœur à l’abattoir. Le monde était plein de loups affamés qui se régaleraient d’une brebis dans mon genre. Des gens qui me jetteraient dehors ou qui essaieraient de me prendre pour femme à leur tour. Mais je n’étais pas prête, je me demandais si je pourrais jamais l’être après toutes les horreurs que j’avais vécues. Je pense qu’il y a des évènements qui nous brisent à jamais, et ces douloureux mois m’avaient fracturée au-delà du réparable. J’arrivais à sourire, à être heureuse même, mais me faire toucher par un homme qui ne serait pas mon frère… Armando avait très bien fait sa besogne. Des victimes éplorées, voilà ce qui restait de ceux qui passaient entre ses mains. Quand il restait quelque chose.

- Il faut que nous soyons prudents Diane, très prudents. Je ne crois pas Alexander cruel, mais je ne sais pas à quel point il me hait. Certainement bien assez pour souhaiter ma mort, tu sais. Nous devrons nous montrer persuasifs, surtout moi. Mais il n’y a pas que ça. Ils posent toujours une série interminable de questions aux arrivants, et tu n’échapperas sûrement pas à la règle. Ils risquent d’être très soupçonneux et nous n’avons pas le droit à l’erreur. Où nous sommes nous rencontré, depuis combien de temps nous sommes mariés, ton nom de jeune fille, notre anniversaire de mariage… Ce sont des détails qui pourraient nous vendre, en admettant qu’ils s’y intéressent. Mettons nous d’accord pour trouver des réponses plausibles et surtout identiques lorsque nous leur répéterons.

- C’est assez simple en fait. Nous n’avons qu’à prendre des trucs banals, des faits que nous connaissons déjà. Pour mon nom de famille, quelque chose de commun. Kostas, tiens. On l’entend tellement qu’il ne pourra même pas dire que ça n’existe pas. Notre mariage, ça pourrait être la date de ton arrivée en Amérique, même chose pour l’année. On s’est rencontrés à Athènes, quand tu venais de naître. Gardons ça. Ce sont des choses qui se règlent et qu’on ne risque pas d’oublier, puisque ce sont des faits réels. Ce ne sera même pas un mensonge. Et je te jure que si quelqu’un essaie de te tuer, mon scalpel prendra le mauvais chemin s’il se ramasse sur la table d’opération. Ils ne peuvent pas se passer d’un médecin en ces temps troublés, les hors-la-loi le savaient, alors qu’ils sont tout sauf raisonnables. Eux le sauront aussi. Laisse-moi la chance de te conduire en sécurité, mon petit frère, je l’avais promis…

Sa dernière question me troublait. Il devait savoir pourtant ; il était presque idiot d’espérer encore à ce moment. Oh ! J’avais prié pour son retour, comme j’avais voulu revoir Aristide une dernière fois avant de m’éteindre. Mais il était vain de s’emplir de faux espoirs. La journée avait été très longue, cette fois-là ; comme toutes celles qui avaient suivies jusqu’à cet instant béni où j’avais entendu mon benjamin s’exprimer de façon peu cavalière. Son caractère s’affermissait, mais il était toujours aussi semblable. Ma très chère mère avait eu bien raison de me dire de le protéger. Il était fort, mais il ne réfléchissait pas. Se faire la femme du chef ! C’était la pire de ses conneries, celle qui aurait pu le mener à l’abattoir plus rapidement que le temps qu’il avait passé en cette idiote qu’il avait en vénération. Il y avait du vrai, tout de même : je n’avais jamais pu supporter ses conquêtes. J’étais jalouse. Il ne choisissait jamais bien, de fait, l’expérience le prouvait. J’étais la censée des deux.

- Oh, petit frère. J’aimerais ne pas avoir à te dire ça… en fait, j’aimerais ne pas avoir vu ça. La journée des bombardements, j’étais avec maman et papa… et… C’était terrible ! Le gaz, les explosions, le sang qui souillait tout ce qu’il pouvait toucher. Maman m’a prise dans ses bras, et elle m’a glissé la bague. Survis ! C’est ce qu’elle m’a dit. Et ensuite, elle m’a dit de retrouvé le fruit de ses entrailles, de lui dire qu’elle l’aimait. Et elle m’a fait promettre que je mourrais avant de te laisser seul…

Ma voix se brisa. Mes yeux étaient emplis d’eau, ma vue était brouillée et j’essayais de ne pas sombrer dans la souffrance que ce souvenir faisait monter en moi. Je fis signe à Aristide de s’avancer et je le serrai contre moi, comme notre génitrice l’avait fait avant de mourir dans mes bras. Je lui transmettais cet ultime geste d’amour maternel. Certains disaient que l’on cessait d’être un enfant le jour où notre mère partait. J’avais été une enfant, je ne l’étais plus, et je n’en revenais toujours pas.
Mais après tout, la douleur était une chose curieuse.
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Aristide Tetropoulos
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MessageSujet: Re: Sweet Dreams are made of This. [ Diane T. ]   Mer 17 Nov - 15:37

Une crainte acide s’insinuait en moi, me rongeant de l’intérieur telle une maladie infâme dont je ne saurais jamais guérir. Cette crainte entraînait avec elle la souffrance, cette douleur propre au deuil que je ressentais déjà bien que ma sœur ne m’ai encore répondu. Elle n’avait même pas besoin de le faire, je connaissais déjà la réponse à mon horrible question, seulement je refusais de la formuler clairement dans mon esprit. Je refusais d’admettre la disparition d’une personne si chère, de ma propre mère. Cet infime espoir de la revoir encore vivante m’avait longtemps fait tenir debout, garder le sourire envers et contre tous. Si j’y étais parvenu, si j’étais parvenu à conserver une joie de vivre toute relative, ce fut uniquement pour elles. Pour que ma mère et ma sœur me retrouvent comme elles m’avaient laissé : Heureux et rieur. Quel gâchis. Quelle image reflétais-je à présent ? Elle était très certainement bien loin de mes doux espoirs, mes calmes utopies dont je m’étais nourri jusqu’à l’écoeurement. Diane ne voyait sans doute plus l’homme attentif, affectueux, que j’étais autrefois. Ne subsistait que cette loque à peu près humaine, à peu près vivante qui ne parvenait sans doute pas à la réconforter. Alors savoir que ma mère était morte, savoir que je ne la reverrais plus jamais ne faisais que m’enterrer d’avantage, une tombe à la profondeur abyssale et la noirceur épaisse. Je ne pouvais, ne voulais l’admettre. Cela aurait représenté un trop grand vide, une énorme séparation dont l’injustice cuisante m’aurait encore révolté. Seulement, Diane ne m’apaisa pas. Elle ne prononça pas les mots que j’aurais tant voulu entendre, elle n’exauça pas mes souhaits les plus chers. J’aurais dû la faire taire dès lors que son visage s’était voilé d’une profonde tristesse, dès lors que sa voix se fit plus douce mais aussi plus difficile. Mon cœur, contre toute attente, ne s’affolait pas. Il battait au ralentit, comme s’il préparait déjà sa chute finale, sa sortie défaitiste. Les larmes ne me piquaient même pas les yeux, non. Plus rien ne fonctionnait, comme une statue à l’âme déjà enfuie, partie loin sous le poids d’une douleur écrasante. Et lorsque je compris son récit, lorsque ses mots eurent enfin un sens, ce fut la dégringolade. Une nouvelle mort reflétant celle de notre mère. La mort, le retour au néant.

Tout comme ce néant infernal qui régnait en mon corps. J’aurais dû m’écrouler, j’aurais dû hurler et pleurer comme un enfant mais je m’en sentais incapable. On venait de m’arracher le cœur une nouvelle fois, d’une manière beaucoup plus cruelle. Mon amour pour Gabrielle et mon amour pour ma famille n’avaient rien de comparables, j’aurais mille fois offert ma vie pour que ma mère demeure en vie. Alors que Gabrielle… Je n’étais plus réellement certain de mes pensées à son sujet. Et le souvenir de cette mère à la tendresse infinie me revint, subitement, tandis que Diane me somma d’un geste de m’approcher d’elle. Ses yeux brillaient plus qu’à l’ordinaire, je devinais aisément la souffrance qui l’habitait sans pouvoir pour autant m’en libérer comme elle. Aucune démonstration de ma douleur ne venait, rien ne se manifestait. Je me laissai simplement aller contre elle, enfouissant mon visage dans son cou comme lorsque j’étais enfant. J’étais perdu, peut-être parce que ma mère avait réellement disparu dans mon esprit. Je me souvenais avec aisance de ces beaux après-midi durant lesquels elle s’occupait si longtemps de moi, profitait de ces rares moments comme Diane en avait profité. Je me souvenais d’une famille désunie en apparences, mais profondément liée dans le cœur. Je ne reprochais pas à notre mère d’être un enfant issu d’un deuxième et malheureusement adulaire lit. Qu’importe que nous aillons le même père ou non, Diane et moi étions d’avantage frère et sœur que quiconque et personne n’aurait pu nous arracher cela. Au fond, c’était sans doute même mieux ainsi : Ma sœur était telle qu’elle était car elle avait reçu de son père, appris de notre histoire, et pour rien au monde je n’aurais voulu la changer. Pour rien au monde j’aurais pris ce risque. La disparition de notre mère ne faisait que renforcer ce lien à la solidité déjà insoupçonnable. Nous étions à présent seuls au monde, il ne restait plus que nous deux.

Et soudain, sans prévenir, les larmes vinrent d’elles-mêmes. Contre sa peau je pleurais toute ma douleur, extériorisais enfin mon spleen despotique. Ma vie avait définitivement changé, et bien que cela en soit de même pour tout à chacun, le chamboulement était bien trop grand pour moi. Il fallait du temps à mon deuil, il fallait que mon cœur se fasse à cette absence et cesse d’en ressentir les traîtres brûlures. Ce serait sans doute long et laborieux mais j’allais m’y plier, avais-je seulement le choix ? En quelques semaines j’absorbais une dose mortelle de souffrance, si bien que je ne parvenais quasiment plus à apercevoir l’espoir d’un lendemain heureux. Seule Diane représentait cette ultime chance, ce dernier souhait. Diane, juste Diane. Après tout, devais-je réellement pleurer ? Devais-je me lamenter sur mon sort ? Ma sœur n’était-elle pas là, dans mes bras, me berçant doucement de la même façon qu’elle le faisait lors de mes jeunes années ? Il ne fallait plus pleurer, j’avais Diane et en cela j’aurais dû être immensément heureux. Je l’étais, au fond. Sans elle Dieu seul sait ce que j’aurais fait, et si ma déperdition n’aurait pas été accélérée par quelques malencontreux gestes dépressifs. Oui j’avais perdu ma mère, mais je n’avais pas tout perdu et je devais me focaliser sur cela, uniquement sur ce détail à l’importance capitale. Peu à peu, je tentai donc de me maîtriser pour enfin faire taire mes sanglots et me reculer doucement. Les mots me vinrent naturellement, comme une promesse, comme un pacte. Notre sang en étant le scellé. Notre histoire le gage. J’essuyai du bout des doigts les larmes brûlantes de ma Diane tout en lui chuchotant avec un sourire empreint de tristesse.

« Il ne reste plus que nous à présent, nous sommes les derniers vestiges de ce qu’elle a été. Quoi qu’il arrive, rien ne nous séparera plus, n’est ce pas ? Je ne te quitterai ni même une heure, ni même une seconde. Qu’importe ce que l’on pourra en penser et crois moi, je serai bien meilleur qu’un mari. Mon amour pour toi ne se ternira jamais, contrairement à l’amour de n’importe quel autre homme : Il n’a ni conditions, ni fautes impardonnables. A nous deux, tout ira bien. Préservons la mémoire de notre mère mais ne nous enfonçons pas dans la douleur maintenant, s’il te plait. Regarde moi, je suis là. Moi, je suis là et je le serai toujours. Je suis peut-être ta seule famille à présent mais je te le promets, tu ne te sentiras plus jamais seule… »

J’embrassai son front, puis murmurai une nouvelle fois.

«σου τον υπόσχομαι » Je te le promets.

A présent, il nous fallait avancer. Nous fallait rejoindre la Communauté au plus vite, bien malgré la rage qui nous tordait les entrailles. Je ne voulais pas la laisser trop m’emporter vers le fond avant d’être sûr que nous n’avions plus rien à craindre dehors. Il était dangereux que de rester ici, je désirais seulement m’enfuir loin. Je désirais seulement pouvoir de nouveau m’endormir sans craindre de ne plus jamais me réveiller. Je pris ma sœur par la main, cette même main qui portait la bague de notre défunte mère et l’observai un instant, comme figé. Il s’agissait d’une brûlure qui ne cesserait sans doute jamais de me faire mal. J’aurais le temps d’y réfléchir, plus tard. Pour le moment je devais me focaliser sur notre plan, aussi grotesque soit il et en graver chaque détail dans ma mémoire. Ma sœur avait raison, les dates importantes de nos vies pouvaient très bien coller avec notre mensonge, facilitant le travail de mémorisation puisqu’elles signifiaient réellement quelque chose pour nous. De même que Kostas n’était pas un mauvais choix en matière de nom de jeune fille. Mes doigts serrèrent alors un peu plus les siens, je pris une profonde inspiration.

« Tu veux partir maintenant ? Il nous faudra du temps pour atteindre la Communauté en sachant que je ne me souviens plus exactement de l’endroit. On cherchera. Ou alors on peut chercher un endroit tranquille pour que tu te reposes un peu… Je ne t’ai jamais vu aussi pale Diane… »

Je me faisais du souci pour ma sœur, ne sachant réellement comment m’y prendre pour effacer les souvenirs qui la hantaient. Peut-être qu’avec le temps, en lui montrant à quel point je l’aimais et jusqu’où j’aurais été pour la protéger, peut-être qu’elle serait de nouveau heureuse. Peut-être qu’elle parviendrait à mettre tout cela de côté pour avancer, refaire sa vie. Après tout, si Gabrielle avait pu oublier dans mes bras, Diane y parviendrait aussi. Je lui ferai oublier, la choyant comme une princesse, ma princesse. J’en prendrai soin comme une pierre précieuse, un joyau inestimable. Elle était ma perle, ma seule richesse. Et croyez-moi, elle valait à mes yeux bien plus que n’importe quelle denrée.

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MessageSujet: Re: Sweet Dreams are made of This. [ Diane T. ]   Sam 20 Nov - 14:36

Il était un fait indéniable dans la vie : on n’aime pas voir souffrir les gens que l’on aime. C’est plus facile de les laisser vous consoler lorsque vous-même souffrez le martyr, parce qu’ils n’ont pas à supporter cette douleur. Certains prétendent également qu’on n’a pas à aimer sa famille, parce qu’on ne la choisie pas, contrairement à nos amis. Pourtant, je savais que mon cœur avait nommé Aristide. Qu’il était mon frère, mon meilleur ami, mon confident et encore bien plus. Alors sa peine ne m’était que plus dommageable ; je regrettai d’abord de lui avoir avoué la vérité, mais que pouvais-je faire d’autre ? Un mensonge aurait été tout aussi dévastateur, parce que l’espoir de retrouver notre mère ne l’aurait jamais quitté. Peut-être une nuit serait-il sorti, persuadé de pouvoir la ramener avec lui, et il ne serait probablement jamais revenu. À ce moment, tout aurait été perdu à jamais. Les souvenirs que j’avais des nous trois, ces rires qui résonnaient encore à mon oreille…. Alors oui, il valait mieux rester deux qu’aucun. Peut-être un jour la tristesse s’effacerait-elle de nos cœurs respectifs, peut-être la vie consentirait-elle à nous laisser vivre simplement. Il devait bien y avoir un quota de malheur quelque part. On devait bien avoir atteint le fond. Il le fallait.

Je fus presque soulagée lorsque sa tête vint se poser contre mon épaule et que je n’eus plus besoin d’assister à la lente destruction psychologique. C’était égoïste, mais je ne pouvais plus supporter de voir le mal agir. C’était devenu impossible de respirer en sa présence. Aristide était mon seul bien, mon seul soutien, alors je n’allais pas le regarder s’effondrer tranquillement. Je me devais d’être sa béquille comme il avait été la mienne. Je me devais de lui offrir le temps que j’avais déjà eu. On n’acceptait pas la mort de la femme de sa vie – car c’était bien ce qu’elle était – en une seule seconde. J’avais encore de la difficulté à m’y faire. Je pense qu’une vie entière ne me suffirait pas : on avait toujours son spectre qui nous hantait, sa douce voix qui nous chantait des chansons. Quelque part, un enfant subsistait en chaque être, un enfant qui espérait voir sa mère lui susurrer des conseils à l’oreille, la prendre dans ses bras… Comme je le prenais dans mes bras. Avais-je pris le rôle de la mère ? Était-ce pour cela que mon petit frère arrivait enfin à pleurer en silence contre moi ? Mes propres larmes se déversèrent enfin. Ici, maintenant, nos chagrins s’unissaient pour s’envoler à jamais, pour que jamais plus nous n’aillions à le faire. C’était une blessure unique, qu’on ne désirait certes pas partager avec tout le monde. Une image parfaite de nous ; deux enfants pleurant une vie perdue, ou deux amants se retrouvant, pleurant tellement ils étaient heureux de se voir.

- Elle t’aimait Ari. Elle t’aimait tellement.

« Il ne reste plus que nous à présent, nous sommes les derniers vestiges de ce qu’elle a été. Quoi qu’il arrive, rien ne nous séparera plus, n’est ce pas ? Je ne te quitterai ni même une heure, ni même une seconde. Qu’importe ce que l’on pourra en penser et crois moi, je serai bien meilleur qu’un mari. Mon amour pour toi ne se ternira jamais, contrairement à l’amour de n’importe quel autre homme : Il n’a ni conditions, ni fautes impardonnables. A nous deux, tout ira bien. Préservons la mémoire de notre mère mais ne nous enfonçons pas dans la douleur maintenant, s’il te plait. Regarde moi, je suis là. Moi, je suis là et je le serai toujours. Je suis peut-être ta seule famille à présent mais je te le promets, tu ne te sentiras plus jamais seule… »

- Je ne suis jamais seule, mon petit frère. Tu es là, dans mon cœur, avec maman. Rien ne pourra jamais t’en chasser, comme rien ne pouvait nous chasser de celui de notre mère. Elle serait si fière de nous, tu sais… Je pense qu’elle nous dirait d’aller de l’avant, de faire ce qu’on a toujours fait. S’aimer et se soutenir.

Les mots qu’il prononça dans notre langue me rassurèrent. C’était un fait, nous pourrions toujours avoir notre intimité dans sa communauté, en parlant cette langue que peu connaitraient. Elle nous appartenait à nous seuls, et les mots qu’il venait de m’offrir me réchauffèrent plus que n’importe quoi d’autre aurait pu le faire. Une promesse d’éternité, de lendemain meilleur. Je lui faisais confiance. S’il me disait qu’il ne me tournerait jamais le dos, je le croyais. S’il me disait qu’il m’aimait, je le croyais. S’il me disait qu’il fallait mieux mourir, alors j’avalerais le cyanure sans broncher. Mais s’il me disait que je devais le quitter, alors je ne l’écouterais pas : je serais déjà au bout de son chemin, prête à le suivre de nouveau, parce que rien ne pouvait ébranler ma confiance et mes sentiments. Malgré tout ce temps, malgré les épreuves, la petite fille qui avait peur lorsque son frère n’était pas là pour lui ouvrir la route subsistait en moi.

« Tu veux partir maintenant ? Il nous faudra du temps pour atteindre la Communauté en sachant que je ne me souviens plus exactement de l’endroit. On cherchera. Ou alors on peut chercher un endroit tranquille pour que tu te reposes un peu… Je ne t’ai jamais vu aussi pale Diane… »

Évidemment que j’étais pâle. Je ne dormais plus depuis des semaines ; une ou deux heures par là, un sommeil léger ponctué de cauchemars tant je craignais qu’un hors-la-loi me rattrape. J’essayais de me dire que ça n’arriverait pas, j’essayais d’effacer tous ces gestes de ma mémoire, mais à chaque fois, c’était la même histoire. J’ai peur que l’histoire se répète, qu’ils me rattrapent une seconde fois. Comment se reposer dans ces conditions ? Moi qui étais blessée et meurtrie, je n’avais pu me soigner correctement. Je n’avais pas mangé à ma faim non plus. J’étais lasse, évidemment, mais on ne pouvait se permettre d’attendre que j’eusse dormi pendant des jours et des jours. Ce serait toujours le temps plus tard.

- Je me reposerai lorsqu’on sera à la Communauté. Chaque seconde qui passe nous en éloigne, nous n’avons pas le temps pour ce genre de détails et tu le sais très bien. Si vraiment je ne suis plus capable de me supporter, on s’arrêtera. Ou alors tu me porteras, un si grand homme…

Je lui pris la main et je lui fis un sourire. Il était temps.
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Aristide Tetropoulos
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MessageSujet: Re: Sweet Dreams are made of This. [ Diane T. ]   Dim 21 Nov - 11:58

En dépit de sa fatigue, Diane m’annonça qu’elle préférait partir aussitôt et dans le fond je la comprenais. Même si elle avait souhaité se reposer d’abord, nous n’aurions de toute manière pu trouver d’endroit aussi confortable que la Communauté et son repos aurait été d’une bien piètre qualité. Il n’empêchait que ses yeux étaient cernés, ses traits d’avantage tirés qu’à l’ordinaire et je n’aimais pas du tout ça. Je n’avais jamais vu ma sœur dans un tel état de fatigue et il m’était difficile d’accepter qu’à cause de moi, elle risquait de souffrir encore longtemps. Seulement… Je ne pouvais pas savoir, à l’époque. Je pouvais m’en vouloir autant que possible, oui, mais cela ne changeait rien. Malgré ma certitude qu’elle soit vivante quelque part, je n’avais jamais envisagé de la conduire à mes côtés à la Communauté, de même que je n’avais jamais vraiment envisagé mon histoire avec Gabrielle. Ce fut fulgurant, le coup de foudre en quelque sorte. Avant ce jour où nous avions été seuls je n’avais même jamais songé à elle, ne la connaissant pas. Mais voilà, ce qui était fait était fait et il n’y avait plus aucun moyen de revenir en arrière. En dépit de toute ma bonne volonté pour redevenir un homme bien, je n’étais bien évidemment pas en mesure de remonter le temps. Personne ne le pouvait, bien que cela soit parfois nécessaire, unique moyen d’échapper aux conséquences d’actes irraisonnés. Peut-être qu’il ne fallait pas chercher à leur échapper, au final. Peut-être que le seul moyen de s’en sortir était au contraire d’affronter la vérité, bien qu’elle soit atroce. Je devais affronter mes erreurs pour les accepter et passer à autre chose, même si je savais qu’il serait difficile d’oublier Gabrielle. Je le voulais, cependant. Je le voulais sincèrement même. Jusqu’alors je n’avais jamais ou presque réellement regretté ce qui s’était passé, prétextant au plus bel amour de ma vie mais à présent je comprenais que le plus bel amour de ma vie n’était pas Gabrielle, même bien Diane. Le lien qui nous unissait était beaucoup plus intense, mais surtout inébranlable. Personne ne serait jamais en droit de me l’ôter, ni même de renier notre relation innée, acquise dès la naissance. Les frères et sœurs, à la différence des amants, ne peuvent jamais être séparés totalement.

D’autre part, il était vrai que nous n’avions pas le temps de nous attarder trop, et que cela se révélait dangereux. Surtout que Central Park n’était pas vraiment fréquentable depuis la guerre, pas mal de gens louches y traînaient. Au fond, je n’avais cependant aucune envie de partir. Hormis pour elle, je n’aurais jamais eu la tentation de retourner chez Alexander, pour la simple et bonne raison qu’alors j’aurais dû supporter de le voir chaque jour, lui et sa femme, et croyez moi cela ne m’enchantait pas. Même si j’étais conscient que sans lui je serais sans doute déjà mort, même si la vie de Diane dépendait à présent de lui, cela ne m’empêchait pas de répugner à le revoir, tout comme lui. A la seule différence que moi je ne le haïssais pas, ce qui n’était certainement pas vrai de son côté. Remarquez, je n’avais pas vraiment de raison de le haïr. C’aurait même été totalement aberrant. Pourquoi haïr un homme qui vous a protégé, nourrit, blanchit, et qui après avoir apprit votre trahison vous a seulement mit à la porte ? Il avait été d’une grande clémence avec moi, bien que sur le coup ça ne me soit pas apparu comme tel. Il aurait très bien pu me tuer s’il l’avait voulu. Il le pouvait toujours, d’une manière détournée. Il pouvait me refuser l’entrée de sa communauté mais l’accepter à Diane et ainsi nous séparer, ce qui m’aurait achevé, ou bien nous foutre tous les deux à la porte et nous aurions tôt ou tard fini par dépérir. Cependant, je doutais qu’il le fasse. Comme je l’avais dit à ma sœur, Alexander n’était pas cruel. Il n’allait sûrement pas faire de tort à une pauvre femme qui ne lui avait rien fait directement, si ce n’est être prétendument ma femme. Et encore, sans doute aurait-il pitié d’elle. Elle avait été battue, violée, trompée… Alexander resterait-il réellement stoïque face à tant de souffrance ? Il me prendrait encore d’avantage pour un salop, oui, mais Diane n’aurait pas à subir son courroux. En tout cas, si j’avais correctement cerné son caractère, je ne pensais pas qu’il lui crache dessus simplement parce qu’elle était à mes côtés. Je l’espérais en tout cas.

Alors oui, il était temps, et lorsqu’elle m’attrapa la main en souriant doucement je su qu’elle était prête. Moi je ne l’étais pas réellement, mais cela n’avait aucune importance. J’aurais tout le temps, plus tard, de réaliser et prendre conscience de ce que j’allais faire. En attendant nous devions prendre sur nous, sur notre fatigue, et nous préparer à encaisser. Car je savais que malgré tout, la négociation serait féroce, pour ne pas dire perdue d’avance. Je n’avais pas vraiment foi en notre mensonge même s’il pouvait tenir la route, de même que je n’avais pas réellement foi en la clémence d’Alexander sur ce coup là. En le priant de m’accepter de nouveau sous son toit j’allais lui demander quelque chose d’absolument inenvisageable, quelque chose qui dans son esprit devait être hors de question. Mais il ne fallait pas que je lâche le morceau, avec Diane nous devions nous battre jusqu’à obtenir ce que nous voulions. Et nous allions nous battre, j’en étais certain. Même s’il allait refuser catégoriquement, même s’il allait me frapper, quoi qu’il fasse nous ne partirions pas sans avoir tout tenté. Et ça ne marchait pas, nous n’aurions plus qu’à nous en aller bredouille. Nous n’aurions plus qu’à retourner crever dans les rues, comme il le souhaiterait. Mais avant ça, nous allions jouer jusqu’à nos dernières cartes. Oui, nous allions jouer avec le feu.

[ Terminé ]

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